Communiquer en Afrique de l’Ouest : Des indépendances controversées -1960 à nos jours –

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Par Séverine LAURENT

Consultant communication, médias & TIC en Afrique #francophonie
PREMIERE PARTIE
Un peu d’Histoire pour mieux comprendre
3. Des indépendances controversées

(1960 à nos jours)

La nouvelle organisation occidentale désorganisa pour longtemps la stabilité de l’ordre social africain. Après son retour au pouvoir en 1958, le président français Charles de Gaulle se trouva progressivement contraint d’accorder l’indépendance aux anciennes colonies françaises. Car les révoltes africaines anticolonialistes se faisaient de plus en plus nombreuses et pressantes, et les mouvements de soutien se développaient à échelle internationale. Au fil des événements, les opinions publiques et les intellectuels évoluaient vers la voie de l’indépendance des colonies françaises d’Afrique.

Ainsi, avec le Général, les rapports entre la France et l’Afrique évoluèrent. Mais pour les opposants aux systèmes mis en place, ils passèrent d’un colonialisme politique à un néocolonialisme économique.

En effet, parallèlement à la politique d’indépendance africaine, Charles de Gaulle expliqua : « Il n’existe pas de grande puissance libre sans indépendance énergétique. » Or, chacun sait que les ressources énergétiques de la France sont, pour la plupart et jusqu’à aujourd’hui, extraites des sols africains : le pétrole, l’uranium, mais aussi l’or, les diamants ou le manganèse pour ne citer que celles-là. C’est dans le cadre de cette vision du monde que Jacques Foccart(30) fut chargé d’assurer les intérêts énergétiques de la France en Afrique. C’est avec ce spécialiste du renseignement que commença la longue période de la « Françafrique ».

Les méthodes de Jacques Foccart étaient simples, efficaces mais sans état d’âmes pour les droits des peuples à disposer d’eux-mêmes. Par des moyens humains et financiers, elles consistaient à soutenir les dirigeants africains favorables aux intérêts français. En les aidant à conquérir et à conserver le pouvoir, elles rendaient les chefs d’État africains dépendants de la France. Controversé à plusieurs reprises pour son immoralisme, Jacques Foccart n’aurait cessé de soutenir des coups d’État en finançant des mercenaires (affaire Bob Denard). Foccart contribua certainement à la déstabilisation des dirigeants africains qui osaient mener une politique contraire aux intérêts français.

Depuis cette époque, la France est perçue comme le « gendarme de l’Afrique ». Ses décisions sont parfois qualifiées de néocolonialisme institutionnel masqué. Dès lors, il faut comprendre que les symboles institutionnels de l’ex-puissance coloniale apparaissent systématique- ment suspects aux yeux des sociétés civiles africaines. Les opposants à ces politiques la perçoivent comme un pays dont les dirigeants ont longtemps corrompu ceux des pays du Sahel. C’est peut-être aussi l’une des raisons pour lesquelles les Africains ont du mal à faire confiance à leurs propres élites.

Mais revenons au chronogramme de notre histoire… En 1958, le Général organisa un grand référendum ; pour établir la cinquième république française, d’une part, et dans le but de créer une fédération des anciennes colonies d’outre-mer, d’autre part. On proposa alors deux options aux Africains : soit une union-partenariat avec la France, soit l’indépendance totale.

Seule la Guinée de Sékou Touré vota massivement contre l’union-partenariat, et obtint ainsi son indépendance totale. Dans les autres pays d’Afrique francophone, l’option de l’union-partenariat fut retenue. Néanmoins, il faut noter que des pressions semblent avoir été exercées sur les électeurs pendant la durée du scrutin : des voix hostiles signalèrent un peu partout des tentatives de manipulation des résultats(31).

C’est dans ce cadre d’autonomie politique progressive que la monnaie coloniale française, le « franc des colonies françaises d’Afrique »(32) devint le « franc de la communauté française d’Afrique ». L’ancien FCFA fut remplacé par l’actuel F CFA. Jusqu’à aujourd’hui, cette monnaie reste frappée et garantie par la France.

Les opposants à ce système le dénoncent : peut-on parler d’autonomie politique quand la capacité de battre monnaie échappe à la souveraineté des peuples ? C’est dans cet esprit que, de 1958 à 1962, de nombreux accords furent signés entre la France et les jeunes États africains. On signa des accords de partenariats privilégiés, des accords de défense(33), des accords commerciaux. C’est la période des « indépendances ». C’est sur la base de ces accords que l’Hexagone fut autorisée à exploiter les ressources du sol africain.

Dans ces conditions, Jacques Foccart plaça d’anciens députés franco-africains à la tête des nouvelles nations. Félix Houphouët-Boigny obtint la présidence de la Côte d’Ivoire ; il dirigera le pays jusqu’à sa mort en 1993. Léopold Sédar Senghor se vit attribuer le Sénégal. Le poète-président resta au pouvoir plus de vingt ans, puis se retira en France après avoir confié les affaires à son ancien Premier ministre Abdou Diouf(34). Hamani Diori, qui était député représentant du Niger auprès de l’Assemblée nationale française depuis 1946, fut placé à la tête de son pays d’origine. Ces trois présidents furent les artisans à l’origine de la création de la Francophonie(35).

Quant à Hubert Maga, ancien élu du grand conseil de l’Afrique Occidentale Française, il dirigea le Bénin jusqu’en 1963. Le pays, alors appelé la « République du Dahomey», essuya de nombreux coups d’État(36). Le Burkinabé Maurice Yaméogo, ancien conseiller de l’Afrique Occidentale Française, obtint le pouvoir en « Haute Volta(37) » mais fut destitué en 1968 et remplacé par Aboubacar Sangoulé Lamizana(38). Au sommet de l’État malien, on plaça l’ancien secrétaire d’État du gouvernement français Modibo Keïta(39). Ce dirigeant se révéla un indépendantiste et un démocrate convaincu : le Mali quitta le système du F CFA dès 1962 et Modibo quitta le pouvoir en 1968.

La plupart de ces chefs d’État assignés seront considérés par les opposants politiques comme de fidèles serviteurs des intérêts français, garantissant l’indépendance énergétique de la France. Par contre, plusieurs opposants qui dénoncèrent ces conflits d’intérêt disparurent dans des conditions souvent floues. On se souvient notamment de l’empoisonnement de Modibo Keïta en 1977 ou de l’assassinat de Thomas Sankara en 1987. Ces différents faits historiques, qui ne sont pas si éloignés dans le temps, contribuent à alimenter une certaine forme de crise politique entre les administrateurs institutionnels et les administrés africains. Ces mécanismes, qualifiés de néocoloniaux par des voix discordantes, ne furent dénoncés que très tardivement. Le terme de « Françafrique », attribué à Félix Houphouët-Boigny, sera repris par le Français François- Xavier Verschave(40) pour décrire ces dispositifs d’ingérence du pays occidental sur les pays d’Afrique subsaharienne.

Quant aux infrastructures construites sous le fouet du colon, elles furent négligées, dès le début des indépendances. Comme avec soulagement. La plupart des grands travaux furent abandonnés par les jeunes États. L’argent manquait sans doute, et les chantiers rappelaient trop de mauvais souvenirs aux populations. L’école aussi se développa timidement et, jusqu’à aujourd’hui, certains se rappellent qu’un émissaire de la mairie venait régulière- ment chercher les enfants au village dans les années 1980. On les cachait pour ne pas qu’ils aillent à l’école ; ils étaient plus utiles aux champs.

Dans les années 1990, le discours de la Baule de François Mitterrand(41) fut perçu comme une ingérence supplémentaire. La France semblait clairement imposer aux États africains de se diriger vers la voie de la démocratie. Dans le même temps, la France choisit de participer à construire l’Europe plutôt que de participer à construire l’Afrique. Dans cette mouvance, le FCFA fut dévalué. Le Mali fit sa révolution en renversant son dictateur Moussa Traoré. Tandis que le vieux Houphouët, détenteur du pouvoir depuis plus de trente ans, décédait en Côte d’Ivoire. Il laissa derrière lui une nation divisée. Pendant ce temps, partout sur ces terres, la démocratie eut beaucoup de mal à s’installer. Il faudra attendre les années 2000 pour que certains dirigeants daignent quitter le pouvoir, parfois les pieds devant.

Néanmoins, avec l’institutionnalisation du pluralisme politique et l’arrivée timide de la démocratie en Afrique, les choses ont un peu changé. Les pays du Sahel sont relativement plus stables, malgré les crises qu’on leur connaît. Mais des résidus sociologiques de méfiance des populations subsistent. Dans les zones rurales, seuls certains chefs communautaires ont la pleine confiance des peuples des campagnes. Et encore ! Même là, il faut ajouter un bémol à cette influence.

Clés pour la communication
Les échecs des processus de démocratisation des États engendrent la méfiance des peuples. Beaucoup ne croient pas vraiment leurs dirigeants politiques, pas plus que les ONG ni les institutions internationales qui tentent de participer au développement. En milieu rural, les individus continuent de se soumettre aux chefs traditionnels : rois de région, ministres de région, chefs de village ou de groupe… Ces chefs participent à organiser la vie de la communauté. Par exemple, ils arbitrent des conflits entre voisins ou encore ils partagent les terres pâturables entre éleveurs. Dans les villages, toutes les grandes décisions sont prises en conseil, à huis-clos ou publiquement selon la nature de la question soulevée. Ces chefs traditionnels constituent des symboles de l’organisation, de l’arbitrage et de la sagesse. Leur opinion est très importante ; elle participe à la structure de la société.

Dès lors, on entrevoit l’ampleur de l’influence des chefs traditionnels sur l’organisation sociétale. Ces chefs peuvent agir sur l’opinion des aînés mais aussi des jeunes, des leaders politiques ou des paysans. Ils sont ces personnes que de nombreuses organisations souhaitent convaincre pour créer les conditions d’un changement comportemental lié à l’organisation sociétale. En milieu rural, les chefs traditionnels sont une cible importante de la communication du changement.

En ville, en revanche, les chefs traditionnels sont moins présents ; ils n’influencent pas directement le quotidien des citoyens. D’ailleurs, faute de moyens, l’État non plus n’influence pas beaucoup l’organisation sociale. Chacun fait un peu comme il veut, comme il peut d’ailleurs ; avec l’aide du groupe, ou pas. Alors, un peu comme par réaction de substitution culturelle, les gens se réunissent autour d’opérateurs privés importants, autour de politiques. Les dimanches, à Bamako ou à Niamey, il est de coutume de rentre visite à nos protecteurs, à ceux que l’on considère, que l’on admire. On s’agglutine autour de la grande famille mais aussi autour des puissants. Voilà une ambiance familière qui peut susciter l’intérêt des populations dans un clip publicitaire.

Dans ce contexte hiérarchisé qui fait la part belle aux aînés, la jeunesse réclame du changement. Sur les ondes FM, on l’appelle « génération consciente » ; c’est la génération non violente, la génération qui sait, qui s’informe aux rythmes de l’actualité mondiale, la génération qui se prend en mains. Des valeurs de travail, de savoir, de respect, sont partagées. Poussée par un vent pacifiste, la jeunesse acclame les noms de ces Africains qui osent combattre le système de gestion de l’État. Les jeunes peignent sur leurs camions, leurs taxis ou leurs échoppes les portraits des héros d’hier et d’aujourd’hui. Ils sont en train de créer un référentiel de modèles africains et ces modèles dépassent souvent les frontières de la région : Modibo Keïta, Thomas Sankara, Patrice Lumumba, Nelson Mandela ou même Barack Obama, Martin Luther King, Malcom X… Tous ces Africains d’origine sont entrés dans l’histoire et font la fierté de la jeunesse africaine. À ces héros de l’histoire, on peut ajouter les artistes engagés. Car un vent nouveau souffle sur la création africaine : le vent de la liberté, de l’indépendance ou autres valeurs du changement. Ce changement imprègne les textes de chansons de reggae, de hip-hop ou de rap mandingue, ces styles musicaux qui participent à former la conscience politique des jeunes. Partout dans les campagnes et dans les villes, les jeunes arborent avec fierté, sur tee-shirts, mobylettes ou camions, des images de leurs nouveaux modèles. Autant de braves dont la communication peut s’inspirer afin d’attirer l’attention d’un jeune public, en les associant à des produits ou services de grande consommation par exemple.

Sublimer ces héros africains permet, par association, de valoriser les identités africaines. En surlignant la valeur d’une personne, de sa culture et de ses particularités, on participe à créer les conditions de l’amélioration de soi, de la confiance en soi. Ces modèles constituent des piliers du développement personnel ; ils sont à découvrir ou à renforcer pour sublimer la belle identité de chacun. En s’appuyant sur des personnages et des actes héroïques, l’individu dispose de preuves : puisque cette personne a réussi, cela veut dire que c’est possible, que moi-même je peux réussir. Cette modélisation des comportements humains est mise en exergue par de nombreuses études en programmation neurolinguistique (PNL). Pour faire bref, retenons un conseil du coach Anthony Robbins(42) : pour atteindre à l’épanouissement personnel, on veut s’inspirer des personnes symboles de réussite. En instrumentalisant des héros, des artistes pacifiques, on cristallise l’attention de la jeunesse, on suscite son désir. On promeut des valeurs, tout en sublimant un produit ou une idée. On injecte au produit marqueté des symboles de courage, d’autonomie, de responsabilité ou de réussite, de cohésion. Autant de vertus qui favorisent l’épanouissement personnel et créent les conditions de l’amélioration de soi.

Mais prudence cependant : les héros d’aujourd’hui ne seront peut-être pas ceux de demain. Il serait imprudent d’instrumentaliser ceux qui ne font pas un large consensus parce que trop controversés.

Retenons pour finir cette liste non exhaustive de personnages ayant marqué l’Afrique de l’Ouest. Ceux que nous avons retenus semblent faire un assez large consensus auprès des populations.

Quelques héros modernes : Séduire la jeunesse
Politiques de la période post-indépendances : Sékou Touré (Guinée, petit-fils de Samory Touré), Thomas Sankara (Burkina Faso), Modibo Keïta (Mali).

Artistes contemporains socialement engagés (styles musicaux : hip-hop, rap, reggae) : Amkoullel l’enfant peul, et Lassy King Massassy du Mali, Didier Awadi ou Lek Sen du Sénégal, Sam’Ska le Jah et son ami Smockey au Burkina Faso, Tiken Jah Fakoly de Côte d’Ivoire et du Mali.

Quelques héros traditionnels : Communiquer avec le plus grand nombre
Politiques de la période précoloniale : Le roi Nédega et la princesse Yennenga (Empire des Mossi), le conquérant Soundiata Keïta, sa mère Sogolon et son allié le général Fakoly (Empire du Mali), le roi Naba Ouédraogo (Empire des Mossi) ; les empereurs Aboubakar II et Kankou Moussa (Empire du Mali).

Période coloniale : les résistants Samory Touré (Guinée), Béhanzin et Mamadou Lamine (Bénin), les Sénégalais Lat Djor, Alboury Ndiaye, Cheikh Ahmadou Bamba et Oumar Tall (El Hadj Omar) ou le Nigérien Kaocen.

Source: severine Laurent/ consultant en communication

Mail: croissanceafrik@gmail.com

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