Harouna Niang
Ancien ministre de l’industrie, du commerce et de la promotion des investissements.
Alors que le système bancaire de l’Union Monétaire Ouest-Africaine (UMOA) affiche des indicateurs de solidité enviés, l’économie réelle, elle, suffoque. Avec un ratio de solvabilité moyen de 14,7 %, bien au-dessus des standards internationaux, les banques de la zone semblent indiquer une santé de fer. Pourtant, dans le même temps, le crédit au secteur privé ne représente qu’environ 26 % du PIB, et moins d’une entreprise sur quatre (24,4 %) a accès à un prêt bancaire selon les données les plus récentes de la Banque mondiale.
Ce constat met en lumière un paradoxe inquiétant : une stabilité bancaire qui ne se traduit pas en financement de l’activité économique productive. C’est ce que j’appelle le piège des ratios prudentiels : des normes conçues pour prévenir les crises financières, appliquées sans adaptation aux réalités structurelles de nos économies, finissent par étouffer précisément ce qu’elles sont censées soutenir : la croissance, l’emploi et la transformation productive.
Le paradoxe de la solidité sans impact
La raison de cette contradiction est simple : les banques préfèrent allouer leurs ressources à des actifs jugés sûrs (bons du Trésor, crédits à court terme, grandes entreprises formelles ) plutôt qu’à des investissements longs, risqués ou insuffisamment garantis. Cela se traduit par une préférence pour des titres publics et des financements de faible risque, au détriment des PME, de l’industrie locale ou encore de l’agriculture, qui ne captent qu’environ 2 % des crédits bancaires dans une région où ce secteur demeure pourtant vital.
Ce biais était peut-être acceptable dans des économies fortement bancarisées et intégrées aux marchés internationaux. Mais pour l’UMOA (où une large part de l’activité économique demeure informelle, où les garanties collatérales sont faibles et où la transformation industrielle est encore embryonnaire)l’application stricte de normes prudentielles internationales (comme les standards dits de « Bâle IV ») sans contextualisation peut s’avérer contre-productive.
Une stabilité bancaire qui coûte cher à l’économie
À force de chercher à satisfaire des ratios à toute épreuve, nos systèmes bancaires se transforment en forteresses solidement défendues mais fermées à l’investissement productif. Le résultat ? Une intermédiation financière qui ne remplit pas sa fonction première : financer l’économie réelle. Ce dysfonctionnement a des effets macroéconomiques lourds :
• L’asphyxie des PME et PMI, moteurs essentiels de création d’emplois et d’innovation ;
• La dépendance aux importations, faute d’industrie locale financée durablement ;
• Un effet d’éviction du crédit privé par les financements publics, limitant l’accès au capital pour les acteurs innovants ;
Tout cela au moment où les économies de l’Afrique de l’Ouest ont besoin d’investissements productifs massifs pour soutenir leur transformation structurelle.
Sortir du piège : vers une transition intelligente
Plutôt que d’appliquer des standards prudentiels internationaux en l’état, il est urgent d’adapter nos règles et nos pratiques pour qu’elles servent les objectifs de développement économique. Cela passe par plusieurs réformes complémentaires :
1. Adapter les normes prudentielles : introduire des pondérations de risque plus favorables pour les crédits aux PME, à l’agro-industrie et à l’investissement productif, avec un calendrier différencié selon les secteurs.
2. Renforcer les mécanismes de garanties et promouvoir les assurances : développer des fonds de garantie publics et mixtes, collaborer avec les assurances, mieux capitalisés, pour réduire le coût du risque perçu par les banques.
3. Orienter davantage de liquidité bancaire vers l’économie réelle par des incitations réglementaires, des quotas de financement ciblés et des instruments de refinancement sectoriels.
4. Développer des instruments de financement longs : marchés obligataires d’entreprise, fonds de capital patient, titres sectoriels dédiés à l’industrie ou à l’agriculture.
Conclusion : la stabilité ne suffit pas
La solidité du système bancaire de l’UMOA est une condition nécessaire, mais elle n’est pas suffisante. Sans une orientation claire des flux financiers vers les secteurs productifs, cette solidité risque de rester stérile, au bénéfice des bilans bancaires mais au détriment des aspirations économiques de notre région.
Le vrai défi aujourd’hui n’est pas de savoir si nos banques respectent les ratios, mais de s’assurer que ces ratios servent les besoins urgents de financement de l’économie réelle. Pour l’Afrique de l’Ouest, l’heure est à une transition intelligente : une réforme des normes prudentielles qui protège le système sans étouffer l’investissement productif.
Harouna Niang

