(CROISSANCE AFRIQUE)-La 7e cohorte du service national des jeunes (SNJ) est désormais « mobilisable pour constituer la réserve stratégique », selon les précisions du président de la transition, le général d’armée Assimi Goïta. C’était à l’occasion de la cérémonie consacrant la sortie de cette énième promotion, le 13 octobre 2026, au 34e régiment du génie militaire de Bamako. Depuis des décennies, le Mali est confronté à des défis sécuritaires, caractérisé par l’immensité de son territoire. Cette initiative entend mieux mobiliser les compétences nationales, valoriser la formation du Service national des jeunes et élargir les capacités de renfort des forces armées de défense. Une orientation qui mérite d’être accompagnée, consolidée et inscrite dans la durée.
De l’arrivée des autorités de la transition au pouvoir en juin 2021 à nos jours, l’armée malienne ne cesse de monter en puissance grâce à l’amélioration de leurs conditions de vie et de travail, notamment l’équipement en armements sophistiqués, dont des vecteurs aériens de dernière génération. Toute chose qui ne peut que remonter le moral des troupes déjà requinquer par des initiatives comme la prise en charge des veuves et des orphelins de militaires, l’ouverture de nouveaux blocs à la polyclinique des armées de Kati, la construction des logements militaires ainsi que d’un mémoriel militaire en hommage aux militaires tombés pour la patrie.
En 2026, on ne parle plus de montée en puissance, ce processus étant déjà achevé, mais l’on doit plutôt dire désormais que l’armée malienne s’impose dans un environnement hostile, marquée par une guerre par procuration orchestrée avec l’appui d’ennemis internes et externes, qui ont vu leurs intérêts remis en cause. Certes, la défense d’un pays ne repose pas uniquement sur ses équipements, ses infrastructures militaires ou le nombre de ses soldats d’active, mais c’est le point de départ en ce 21ème siècle pour constituer une armée solidement bien bâtie. La sécurisation d’une nation dépend également de sa capacité à anticiper les crises, à organiser ses ressources humaines et à faire converger les énergies autour d’un objectif commun, à savoir la protection du territoire et des populations.
C’est tout l’intérêt du statut particulier de la réserve des Forces armées de défense, adopté en Conseil des ministres, le 21 mars 2023. En définissant les conditions de constitution et de mobilisation des réservistes, les autorités maliennes de la transition entendent donner une traduction institutionnelle au principe qui veut que la défense de la patrie soit une responsabilité nationale qui ne devrait être étrangère à la mobilisation des citoyens.
Cette orientation répond à une réalité tangible. Face à l’étendue du territoire malien et à la diversité des défis sécuritaires depuis des décennies, notamment les nombreux complots dont le Mali et son armée ont été victimes, les Forces armées de défense ont besoin de pouvoir compter, lorsque la situation l’exige, sur des ressources humaines complémentaires. Certes, la réserve ne se substitue pas à l’armée d’active, mais elle doit lui apporter un renfort organisé, préparé et adapté aux besoins identifiés.
Le SNJ, un acquis à valoriser
Le Mali dispose déjà d’un socle sur lequel construire son ambition : le Service national des jeunes. Institué par la loi n° 2016-038 du 7 juillet 2016, le SNJ participe à la formation civique et militaire de jeunes maliens. Il leur transmet des valeurs de discipline, de responsabilité, de cohésion et de service à la nation.
La sortie de la 7e cohorte, le 13 octobre 2026, illustre la progression dedispositif visionnaire du chef suprême des armées, qui a su comprendre que « gouverner, c’est prévoir ». À l’occasion de la sortie de cette énième cohorte, le président de la Transition a salué la formation de 2 400 jeunes, composés de fonctionnaires et de non-fonctionnaires. Il a surtout mis l’accent sur le patriotisme, l’intégrité, le courage et le don de soi, avant de souhaiter la bienvenue à cette cohorte « dans la grande famille de la réserve stratégique des Forces armées de défense ».
Cette déclaration souligne la continuité recherchée entre la formation initiale et la disponibilité future au service du pays. Le SNJ ne représente donc pas seulement une période d’apprentissage. Il constitueégalement un vivier de compétences et de citoyens préparés à répondre à des besoins nationaux, selon les conditions fixées par la loi. À travers le SNJ, les autorités maliennes anticipent sur les prochaines décennies. Une capacité d’anticipation qui a manqué à bon nombre des dirigeants qui les ont précédés.
Une pratique éprouvée par plusieurs pays
Le recours à une réserve n’est pas un néologisme dans le vocabulaire militaire ou politico-militaire. Plusieurs États ont fait de la mobilisation organisée des citoyens un élément durable de leur politique de défense, avec des résultats qui éclairent les choix du Mali.
Le premier pays qui nous vient en tête est la Finlande qui a mis en place dès 1960 pendant la Guerre froide ce système, sur lequel travaillent depuis des années déjà, les autorités maliennes de la transition. Lesystème de défense de cette politique repose sur la mobilisation, l’entraînement et la constitution d’une réserve importante, appelé à servir le pays, lorsque les circonstances l’exigent. Les autorités finlandaises ont régulièrement présenté ce modèle comme un moyen de maintenir une capacité de mobilisation nationale, en complément des forces permanentes.
Le second pays qui peut nous servir d’exemple est la Suisse. Ce pays s’appuie, elle aussi, sur une tradition de défense fondée sur le système de milice. Le service militaire y est organisé de façon à maintenir un lien entre les citoyens et la défense nationale. Tous les jeunes hommes sont appelés à servir au sein de l’armée ou de la sécurité civile à l’âge de 20 ans.
Aux États-Unis également, la Garde nationale illustre l’utilité d’une force mobilisable au-delà des opérations militaires. Après l’ouragan Katrina, en août 2005, des dizaines de milliers de membres de la Garde nationale ont participé aux opérations de secours dans la région du golfe du Mexique. Leur intervention a contribué aux évacuations, à l’appui logistique et à l’assistance aux populations sinistrées. Cette expérience rappelle qu’une organisation de réserve peut également apporter un concours précieux lors de catastrophes ou de crises majeures, lorsque les autorités civiles ont besoin de renforts structurés.
L’histoire d’Israël, notamment la mobilisation des réservistes pendant la guerre du Kippour en 1973, montre enfin le rôle que peut jouer une réserve dans le renforcement rapide des unités régulières. Elle rappelle également qu’une mobilisation efficace suppose une préparation préalable, une chaîne de commandement clair et des moyens adaptés.
Ces expériences sont différentes, mais elles convergent sur le principe selon lequel la réserve devient une ressource stratégique lorsqu’elle est organisée, entraînée et intégrée à une doctrine de défense cohérente. Le Mali inspire sûrement de ces modèles élaborés dans des contextes historiques, géographiques et financiers différents, mais sans chercher à les reproduire mécaniquement sur son sol.
Transformer un vivier en capacité réelle
La nouvelle réserve malienne distingue deux composantes : une réserve stratégique, constituée notamment d’anciens personnels du SNJ ayant accompli le service militaire, d’anciens militaires répondant aux conditions prévues, de volontaires engagés et d’autres personnes ayant accompli le service militaire ; et une réserve opérationnelle. Celle-ci n’intervient que lorsque la première est mise à la disposition du chef d’état-major général des Armées.
Cette distinction offre un cadre pour organiser progressivement la mobilisation. Le défi sera désormais de transformer le potentiel humain en capacité réellement disponible. Cela suppose un recensement fiable des réservistes, une connaissance de leurs compétences, des règles précises de rappel et des périodes de recyclage permettant d’entretenir les acquis de la formation.
L’initiative des autorités maliennes est salutaire en raison surtout de la diversité des profils issus du SNJ. Les compétences acquises dans la vie civile, selon les besoins, les qualifications et les secteurs d’activité, contribuent à certaines fonctions de soutien, à la logistique, aux communications, aux transports, aux droits ou à d’autres missions compatibles avec les règles d’emploi de la réserve. La défense nationale ne se limite pas aux fonctions combattantes. Elle repose aussi sur la capacité à soutenir les forces, à assurer la continuité des services et à répondre aux situations d’urgence.
Faire de la défense une responsabilité organisée
L’institution de la formation militaire obligatoire avant de constituer une réserve stratégique a le mérite d’inscrire la mobilisation citoyenne dans un cadre juridique défini. Selon le président de la transition, « l’accomplissement du service national des jeunes est un passage obligé et matérialise notre vision de refonder l’État malien. » Le communiqué du Conseil des ministres de 2023 rappelle que le dispositif vise à renforcer les capacités de défense nationale, à apporter des compétences supplémentaires aux Forces armées de défense et à permettre des renforts en cas de crise, de catastrophe naturelle ou de guerre.
Cette orientation mérite d’être encouragée. Car elle valorise non seulement les acquis du SNJ, mais aussi donne une perspective à la formation reçue par les jeunes tout en ouvrant la voie à une meilleure organisation des ressources humaines disponibles. Elle participe également au renforcement du sentiment d’appartenance nationale, dès lors que les obligations et les garanties sont connues et que la mobilisation s’effectue dans le respect des textes en vigueur.
Il ne s’agit pas de faire peser sur chaque citoyen une responsabilité militaire permanente ni de présenter la réserve comme une réponse unique aux défis sécuritaires. Il s’agit plutôt de mieux préparer le pays à différentes situations, en articulant les forces d’active, les réservistes et les autres institutions concernées.
Le Mali dispose ainsi d’une occasion de consolider un outil de défense complémentaire. La réserve opérationnelle n’est pas une fin en soi. Elle est un instrument au service de la protection du territoire, de la sécurité des populations et de la résilience nationale. En lui donnant une existence juridique et en l’articulant avec le Service national des jeunes, le Mali pose une base sur laquelle il peut construire.
Une nation mieux préparée est une nation qui anticipe. La réserve opérationnelle peut contribuer à cette préparation.

