Tribune : « Réformer en profondeur les politiques d’apprentissage et d’insertion des jeunes au Mali : le rôle clé de l’APEJ »

Date:

Par Harouna Niang / Ancien ministre
Tribune d’analyse de Février 2026

Le Mali fait face à un défi structurel majeur : former des jeunes employables dans une économie qui crée trop peu d’emplois formels et où les compétences produites ne correspondent pas suffisamment aux besoins réels des entreprises. Depuis plus d’une décennie, l’État a mis en place des dispositifs dédiés à l’insertion professionnelle des jeunes, au premier rang desquels figure l’Agence pour la Promotion de l’Emploi des Jeunes (APEJ), en complément des mécanismes de formation professionnelle soutenus par le FAFPA et les ministères sectoriels.

Pourtant, malgré ces instruments, le chômage et le sous-emploi des jeunes demeurent élevés, et l’apprentissage peine à jouer pleinement son rôle de passerelle efficace entre formation et emploi. L’expérience internationale, notamment l’analyse récente du Brookings Institution sur les blocages des politiques d’apprentissage aux États-Unis, met en lumière des obstacles qui résonnent fortement avec la situation malienne : coûts de démarrage élevés pour les entreprises, lourdeurs administratives, confusion sur la définition même de l’apprentissage et faibles mécanismes de mutualisation.

  1. APEJ : un acteur central… mais insuffisamment articulé au système d’apprentissage

L’APEJ joue un rôle majeur dans :
• l’orientation et l’accompagnement des jeunes vers l’emploi,
• la mise en œuvre de programmes d’insertion (stages, volontariats, appui à l’auto-emploi),
• la facilitation de l’accès des jeunes à des opportunités de formation ou de premières expériences professionnelles.

Cependant, son action reste trop souvent dissociée des dispositifs structurés d’apprentissage certifiant. Dans la pratique, une part importante des interventions de l’APEJ privilégie :
• des stages de courte durée,
• des appuis à l’auto-emploi parfois peu accompagnés techniquement,
• des placements temporaires en entreprise sans cadre pédagogique normé.

Cette fragmentation limite l’impact structurel des efforts publics : on insère temporairement des jeunes sans toujours construire des compétences transférables et certifiées, ce qui réduit leur employabilité de moyen terme.

  1. Coûts, complexité et faible adhésion des entreprises : l’APEJ aussi confrontée aux limites du système

L’analyse de Brookings souligne que, même dans une économie avancée, la participation des entreprises aux programmes d’apprentissage reste faible non par manque d’intérêt, mais en raison de coûts initiaux élevés et de procédures complexes.

Au Mali, ces obstacles se manifestent à double titre :
• Côté entreprises :
Les PME et ateliers partenaires de l’APEJ ne disposent pas toujours des capacités administratives et techniques pour encadrer des jeunes dans des dispositifs longs et structurés d’apprentissage.
• Côté APEJ :
L’agence, focalisée sur l’insertion rapide, tend parfois à privilégier des mécanismes “légers” (stages, placements temporaires), plus faciles à déployer à grande échelle mais moins structurants sur le plan des compétences.

Résultat : l’APEJ contribue à l’insertion immédiate, mais ne joue pas encore pleinement le rôle de levier stratégique pour structurer l’apprentissage de qualité, au sens de parcours certifiants, articulés avec les besoins productifs des entreprises.

  1. Insuffisante standardisation et faible capitalisation des résultats : un enjeu commun APEJ–FAFPA

Un autre enseignement de Brookings est la nécessité de normes claires et de cadres partagés pour réduire la confusion autour de l’apprentissage et faciliter l’adhésion des employeurs.

Dans le contexte malien :
• Les programmes de l’APEJ, du FAFPA et des centres de formation manquent souvent de référentiels métiers communs, ce qui rend difficile :
• la lisibilité pour les entreprises,
• la reconnaissance des compétences acquises par les jeunes,
• l’évaluation comparative de l’efficacité des dispositifs.
• La capitalisation des expériences réussies de l’APEJ (entreprises partenaires performantes, filières porteuses, régions plus dynamiques) reste limitée, ce qui empêche une montée en échelle intelligente des programmes les plus efficaces.

  1. Recommandations pour repositionner l’APEJ au cœur d’une politique d’apprentissage efficace

a) Faire de l’APEJ la “porte d’entrée” de l’apprentissage certifiant

L’APEJ devrait devenir le guichet principal d’orientation des jeunes vers des parcours d’apprentissage certifiants, en partenariat étroit avec :
• le FAFPA (financement et ingénierie de formation),
• les centres de formation professionnelle,
• les organisations professionnelles sectorielles.

Autrement dit, tout jeune pris en charge par l’APEJ devrait, lorsque cela est pertinent, être orienté prioritairement vers un parcours de compétences structuré, plutôt que vers un simple stage.

b) Articuler les programmes APEJ avec des référentiels métiers standardisés

Les dispositifs d’insertion portés par l’APEJ doivent être adossés à des référentiels métiers nationaux, permettant :
• d’assurer la qualité pédagogique des placements,
• de rendre les compétences acquises lisibles pour le marché du travail,
• de faciliter la reconnaissance formelle (certification progressive).

c) Utiliser l’APEJ comme catalyseur de “groupements d’employeurs”

Inspiré du modèle recommandé par Brookings (sponsors de groupe), l’APEJ pourrait jouer un rôle d’intermédiaire territorial pour :
• regrouper plusieurs PME autour de parcours d’apprentissage communs,
• mutualiser l’encadrement, la formation des maîtres d’apprentissage et les coûts de démarrage,
• sécuriser la relation entreprise–apprenti par des conventions-types standardisées.

d) Recentrer les financements APEJ sur l’impact à moyen terme

Les subventions à l’insertion doivent être conditionnées non seulement à l’accueil du jeune, mais aussi à :
• la qualité de l’encadrement,
• l’acquisition effective de compétences certifiées,
• l’insertion durable (emploi ou auto-emploi viable) à 6–12 mois après la fin du parcours.

Cela permettrait de passer d’une logique de volume (nombre de jeunes “placés”) à une logique de résultats (qualité de l’insertion).

e) Mettre en place un système de suivi commun APEJ–ONEF–FAFPA

Pour piloter efficacement les politiques publiques, il est indispensable de disposer de données consolidées sur :
• les parcours des jeunes pris en charge par l’APEJ,
• leur insertion effective dans l’emploi,
• la performance comparée des différents dispositifs (stages, apprentissage certifiant, formation qualifiante).

Un système d’information partagé permettrait de corriger rapidement les programmes peu efficaces et de renforcer ceux qui produisent de véritables trajectoires professionnelles durables.

  1. Conclusion : de l’insertion immédiate à la construction de compétences durables

L’APEJ est un instrument précieux de la politique de l’emploi des jeunes au Mali. Mais, dans sa configuration actuelle, elle est encore trop souvent cantonnée à une logique d’insertion à court terme, alors que le défi du pays est avant tout structurel : construire des compétences productives, adaptées à une économie en transformation.

L’enseignement majeur de l’expérience américaine analysée par Brookings est clair : un programme d’apprentissage ne fonctionne que s’il est simple à adopter pour l’entreprise, bien normé, et soutenu par des structures intermédiaires qui en réduisent les coûts et la complexité.

Repositionner l’APEJ comme pivot opérationnel de l’apprentissage certifiant, en articulation étroite avec le FAFPA, les centres de formation et les organisations professionnelles, serait un pas décisif vers une politique de l’emploi des jeunes plus efficace, plus efficiente et plus structurante pour le développement économique du Mali.

H. Niang
(L’Auteur est un ancien Directeur de Cabinet du ministère de l’Emploi, de la Formation Professionnelle et de la Promotion de l’initiative Privée :1993/1994 et a participé activement à la création du FAFPA)

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Croissance Afrique (sarl) est un Média multi-support qui propose plusieurs rubriques axées sur l’actualité économique du continent. Le magazine est un journal (en ligne dont un mensuel disponible dans les kiosques à journaux) qui traite spécialement les informations financières dédiées à l’Afrique. Il est également le premier média malien spécialisé dans la production d’Informations Économiques, financières, Stratégiques, et orienté vers le reste du monde. Le Magazine a été fondé en Novembre 2017 à Bamako.

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