Par Harouna Niang
Économiste, ancien ministre
La récente levée de 55 milliards de FCFA par l’État du Mali sur le marché régional des titres publics a relancé le débat sur la capacité du système financier de l’UEMOA à soutenir durablement le développement économique.
Cette opération montre d’abord que le Mali conserve l’accès au marché régional, ce qui constitue un signal positif dans un contexte international tendu. Les investisseurs continuent de prêter, preuve que la signature souveraine du pays reste crédible.
Mais cette lecture optimiste doit être nuancée.
Les taux d’intérêt relativement élevés exigés lors de ces émissions traduisent une prime de risque importante. Autrement dit, les investisseurs font confiance, mais avec prudence. Le marché accepte de financer les États, mais à court terme et à un coût élevé.
C’est là que réside la limite structurelle du marché financier de l’UEMOA : il finance le fonctionnement des États, mais très peu leur développement.
Un marché dominé par le court terme
Aujourd’hui, l’essentiel des émissions porte sur des maturités courtes : bons du Trésor à 3, 6 ou 12 mois, obligations à 3 ou 5 ans. Or, aucun pays ne peut construire son développement sur de telles durées.
Les infrastructures, l’industrialisation, l’énergie, l’agriculture moderne exigent des financements longs, stables et prévisibles, souvent sur 15 à 30 ans. Or, ce type de financement reste quasi absent dans l’UEMOA.
Le résultat est connu : l’État emprunte pour couvrir ses besoins immédiats, sans pouvoir engager de véritables projets structurants.
Un effet d’éviction sur l’économie réelle
Autre conséquence préoccupante : la concentration des banques sur les titres publics. Ceux-ci sont perçus comme sûrs, liquides et rentables, au détriment du crédit aux entreprises.
Cela crée un effet d’éviction :
• moins de financements pour les PME,
• moins d’investissements productifs,
• moins de création d’emplois.
Le marché fonctionne donc, mais il finance davantage le déficit que la croissance.
D’autres pays ont pourtant réussi
L’expérience internationale montre qu’un autre modèle est possible.
En Malaisie, au Chili, en Corée du Sud ou encore au Maroc, le marché financier joue pleinement son rôle de levier de développement grâce à :
• une forte mobilisation de l’épargne longue,
• des fonds de pension puissants,
• des banques publiques de développement actives,
• des maturités longues garanties par l’État.
Ces pays ont compris une chose essentielle :
le marché financier ne se développe pas seul, il se construit par la volonté publique.
Quelles réformes pour l’UEMOA ?
Pour sortir de la logique actuelle, plusieurs réformes s’imposent :
1. Allonger les maturités en développant un véritable marché obligataire à long terme.
2. Mobiliser l’épargne longue, notamment celle des retraites et de la diaspora.
3. Réorienter le crédit vers l’économie productive, au lieu de le concentrer sur la dette publique.
4. Renforcer le rôle des banques publiques de développement, capables de porter des projets structurants.
Une urgence stratégique
La levée de 55 milliards FCFA n’est ni un échec ni une réussite en soi.
Elle révèle surtout les limites actuelles du système.
Le véritable enjeu n’est pas d’emprunter davantage, mais de transformer la finance en moteur de développement.
Tant que le marché financier de l’UEMOA restera dominé par le court terme, la croissance restera fragile et dépendante.
H. Niang

