Depuis des décennies, l’Afrique investit massivement dans la formation. Des centaines de millions, parfois des milliards de dollars, sont consacrés chaque année à former des jeunes, des cadres, des techniciens. Pourtant, le chômage persiste, le sous-emploi s’aggrave, et une partie importante de cette jeunesse finit par chercher son avenir ailleurs, parfois au péril de sa vie.
Une question simple s’impose alors : pourquoi formons-nous ? Et pour qui ?
C’est à partir de cette interrogation fondamentale que s’inscrit le concept d’économie de réflexe que nous avons lancé il y a quelques semaines déjà, et qui s’inscrit dans une série de réflexions visant à repenser nos choix économiques à partir de nos réalités propres. L’économie de réflexe repose sur une idée simple : avant d’agir, réfléchir. Avant d’investir, interroger l’utilité réelle. Avant de copier, analyser nos besoins concrets.
L’ÉCONOMIE DE RÉFLEXE : CHANGER DE LOGICIEL
L’Afrique s’est progressivement enfermée dans une logique de mimétisme. On reproduit des modèles venus d’ailleurs, on applique des recettes standardisées, souvent sans lien avec les réalités économiques locales. La formation est devenue un dogme : former toujours plus, former partout, former sans se poser la question de l’impact réel.
Pourtant, l’économie de réflexe propose une rupture. Elle invite à partir des besoins quotidiens des populations, des contraintes locales, des capacités d’absorption des économies africaines. Former ne doit plus être une fin en soi, mais un moyen strictement orienté vers la création de valeur, l’utilité sociale et l’emploi réel.
Former sans débouchés, c’est organiser un transfert silencieux de compétences vers l’extérieur. C’est former pour les autres.
LE FÉTICHISME DE LA FORMATION ET LE GASPILLAGE DES RESSOURCES
À l’échelle du continent, des centaines de millions de dollars sont engloutis dans des programmes de formation souvent mal ciblés. Des séminaires coûteux sont organisés dans des cadres luxueux ou des stations balnéaires, alors même que les États africains disposent de centres publics adaptés, spécialement conçus pour accueillir ce type d’activités.
Ces dépenses interrogent. Quelle valeur économique créée ? Combien d’emplois générés ? Quelle amélioration mesurable des services ou de la productivité ? L’économie de réflexe impose cette exigence : chaque dollar dépensé doit produire un impact tangible.
Dans un contexte de ressources financières limitées, l’argent public ne peut plus être dilapidé dans des formations sans débouchés clairs, ni dans des domaines où l’expertise locale est déjà largement disponible. Ces ressources gagneraient à être réorientées vers le renforcement de l’économie réelle, notamment le secteur informel, qui demeure l’un des principaux pourvoyeurs d’emplois sur le continent.
EMPLOYABILITÉ, ÉTHIQUE ET CRÉATION DE VALEUR
L’économie de réflexe rappelle une vérité souvent occultée : l’employabilité ne repose pas uniquement sur les compétences techniques. L’éthique, la rigueur et la culture du travail en sont des piliers essentiels. L’Afrique ne manque pas de compétences. Depuis les indépendances, des générations entières ont été bien formées, en Afrique comme à l’étranger.
Le véritable déficit est ailleurs. Il est moral. Le rapport au bien public, à la responsabilité et à la loyauté constitue un frein majeur au développement. Former des ingénieurs, des cadres ou des experts sans conscience civique, c’est bâtir des édifices sur du sable.
Par ailleurs, il serait souvent plus rentable de mobiliser les compétences existantes que de former davantage. La diaspora africaine, les experts locaux, la coopération Sud-Sud représentent un capital humain considérable, encore insuffisamment exploité. L’économie de réflexe privilégie l’optimisation avant l’investissement, la mobilisation avant la dépense.
Il est temps de changer de logiciel.
Former, oui. Mais former utile.
Former pour créer de la valeur.
Former pour répondre à des besoins réels.
L’Afrique n’a pas besoin de former plus.
Elle a besoin de réfléchir mieux.
Magaye GAYE
Économiste international
Ancien cadre de la Banque Ouest Africaine de Développement (BOAD)

