(CROISSANCE AFRIQUE)-Au Mali, le débat public est souvent dominé par des positions tranchées. Chacun défend son analyse avec la certitude d’avoir raison, sans toujours mesurer les conséquences de ce qu’il propose. Or la sécurité nationale exige autre chose que des réactions à chaud : de la méthode, de la prudence et la capacité d’envisager plusieurs scénarios avant de décider.
C’est dans cet esprit que je pose la question du volontariat. Je n’en conteste pas le principe. Je m’interroge sur les conditions de son organisation dans un contexte sécuritaire aussi complexe. La bonne volonté d’un citoyen est une chose ; son aptitude à intégrer un dispositif de défense en est une autre.
Quand l’État intègre des volontaires à son dispositif de sécurité, des questions s’imposent. Qui sont-ils ? Comment leur parcours est-il vérifié ? Quelle formation reçoivent-ils, et qui les encadre ? À quelles informations sensibles ont-ils accès ? Quels mécanismes permettent de détecter une infiltration ? Ces questions ne relèvent pas d’une suspicion généralisée, mais de la responsabilité élémentaire d’un État qui protège ses citoyens.
La nature des menaces l’impose. Le terrorisme ne se limite pas aux attaques armées, il passe aussi par le renseignement, l’infiltration, la manipulation de l’information, le recrutement et l’exploitation des fragilités sociales. La sécurité ne se mesure donc pas au nombre de personnes mobilisées, mais à la qualité du dispositif, à la fiabilité des procédures et à la capacité de contrôle.
Voilà pourquoi un volontariat sans formation suffisante comporte un risque qu’il serait irresponsable d’ignorer. Former quelqu’un au port d’une arme ne consiste pas seulement à lui apprendre à tirer. Il faut lui transmettre la discipline, les règles d’engagement, le respect de la chaîne de commandement, le sens de la confidentialité et la conscience de sa responsabilité. Sans cela, on bâtit un dispositif animé de bonnes intentions, mais dont les conséquences deviennent difficiles à maîtriser.
Pourquoi, dès lors, ne pas concevoir une véritable formation civique et militaire pour une part bien plus large de la jeunesse ? Plutôt que d’y voir une réponse d’urgence, on pourrait en faire un système structuré : discipline, civisme, protection civile, connaissance des risques et, si nécessaire, défense du territoire. Cela coûterait cher, mais l’argument budgétaire ne doit pas clore la réflexion avant qu’elle ne commence. Un budget traduit des priorités. Si la sécurité nationale en est une, la formation des citoyens et la professionnalisation de la défense doivent y figurer.
Le terrorisme lui-même demande un regard plus fin. Ceux qui rejoignent les groupes armés n’ont ni le même profil ni les mêmes motivations, certains sont radicalisés, d’autres manipulés, d’autres attirés par des perspectives économiques ou sociales qu’ils ne trouvent plus dans leur environnement. Comprendre ces mécanismes n’excuse pas la violence ; c’est se donner les moyens d’agir sur ses causes.
La réponse ne peut donc pas être seulement militaire. Elle passe aussi par l’éducation, l’emploi, la justice, le renseignement, la gouvernance locale et un lien réel entre l’État et les populations. Un jeune sans perspective est plus vulnérable aux discours qui lui offrent une identité, un revenu ou de la reconnaissance. Ce phénomène mérite mieux que des explications simplistes.
Il faut aussi changer notre façon de débattre. Une idée n’est pas mauvaise parce que son auteur n’occupe aucune fonction, ni juste parce qu’il est investi de hautes responsabilités. La compétence, l’expérience et la pertinence s’évaluent sur pièces. Le Mali ne manque pas de talents, universités, administrations, forces de défense et de sécurité, entreprises, organisations professionnelles, société civile. Le défi est de repérer les bonnes idées, de les confronter au terrain et de les traduire en politiques publiques.
Cela vaut tout particulièrement pour le DDR. Le désarmement, la démobilisation et la réintégration ne sont pas de simples mécanismes administratifs pour sortir des individus du conflit. Dans un environnement d’insécurité et de circulation des armes, ils exigent une analyse rigoureuse des profils, des risques et des effets à long terme.
Je n’ai pas de réponse définitive. Mais un pays confronté à des menaces complexes doit accepter de poser des questions difficiles, même quand elles dérangent. Je préfère une politique exigeante mais maîtrisée à une mobilisation hâtive dont nous mesurerions les limites des années plus tard. C’est pourquoi je reste réservé sur un volontariat qui ne serait précédé ni d’une formation sérieuse, ni d’une sélection rigoureuse, ni d’un contrôle permanent.
La vraie question n’est pas de savoir si les Maliens doivent participer à la défense de leur pays, la réponse est évidemment oui, mais comment organiser cette participation pour qu’elle renforce l’État, la sécurité et la cohésion nationale. Cela suppose de distinguer le soutien politique, l’engagement citoyen et la compétence technique. Approuver une décision ne garantit pas son succès ; la critiquer ne revient pas à la combattre. Face à des problèmes complexes, la contradiction est utile quand elle s’appuie sur des faits et vise des solutions.
Je ne parle ni en responsable militaire ni en décideur politique, mais en citoyen qui observe, écoute, recoupe les informations et cherche à comprendre ce qui fragilise ou renforce son pays. Le Mali n’a pas à choisir entre patriotisme et esprit critique : il a besoin des deux. Ce qui compte n’est pas l’origine d’une idée, mais la qualité de l’analyse, la solidité des arguments et la durabilité des résultats.
La défense du pays, le volontariat et la lutte contre le terrorisme méritent cette exigence. Les décisions qui engagent l’avenir du Mali la méritent plus encore : elles demandent de dépasser les réactions immédiates pour en mesurer les conséquences à moyen et long terme. C’est à cette condition que nous bâtirons des dispositifs qui protègent réellement le pays, au lieu de créer de nouvelles vulnérabilités.
JPK

