La décision de reprendre les paiements des Bourses de Sécurité familiale au bénéfice de près de 290 796 ménages sénégalais mérite d’être saluée. Dans un contexte économique difficile, où de nombreuses familles font face à la pression du coût de la vie et à la fragilité des revenus, la solidarité nationale constitue une responsabilité essentielle de l’État. À ce titre, il faut reconnaître l’importance de cette décision et saluer l’attention portée par Son Excellence le Président de la République, Bassirou Diomaye Diakhar Faye, aux ménages les plus vulnérables.
Mais cette mesure sociale doit aussi nous conduire à poser une question plus profonde : comment faire en sorte que les familles qui bénéficient aujourd’hui d’un soutien public puissent demain disposer de revenus suffisamment solides pour ne plus en dépendre ?
C’est là que se situe, à mon sens, le véritable enjeu.
Une aide sociale apporte un soulagement immédiat. Elle permet à une famille de faire face à une dépense urgente, de nourrir ses enfants, de payer certaines charges ou de traverser une période difficile. Elle constitue donc un filet de sécurité indispensable. Mais elle reste, par nature, une réponse à une situation de vulnérabilité.
L’emploi, lui, crée une capacité durable.
Un emploi ne permet pas seulement à une personne de recevoir un revenu à la fin du mois. Il lui donne une autonomie économique, une dignité sociale, une capacité de consommation, une possibilité de se projeter dans l’avenir et, souvent, la capacité de soutenir plusieurs autres membres de sa famille.
Derrière un emploi, il y a donc bien plus qu’un salaire.
Il y a une famille qui gagne en stabilité. Des enfants dont la scolarité peut être mieux assurée. Une consommation locale qui augmente. Une activité économique qui se développe. Des cotisations sociales et des recettes fiscales qui alimentent à leur tour les politiques publiques.
C’est pourquoi le chiffre de 290 796 ménagespeut également être regardé sous un autre angle.
Et si, parallèlement aux 290 796 ménages soutenus par les mécanismes de solidarité, notre ambition nationale était progressivement de créer 290 796 opportunités d’emploi ou d’activités économiques durables ?
La comparaison ne doit évidemment pas être comprise comme une opposition entre les deux politiques. Il serait injuste de demander à une famille en difficulté d’attendre la création d’un emploi lorsqu’elle a besoin d’aide immédiatement. L’urgence sociale exige une réponse sociale.
Mais l’urgence ne doit jamais nous faire perdre de vue l’objectif stratégique : réduire progressivement le nombre de familles qui ont besoin d’une assistance régulière en augmentant le nombre de familles disposant d’un revenu autonome et durable.
C’est toute la différence entre une politique qui accompagne la vulnérabilité et une politique qui transforme les conditions qui produisent cette vulnérabilité.
Le véritable défi du Sénégal est donc de réussir à faire fonctionner ensemble ces deux dimensions : protéger aujourd’hui et produire davantage de revenus demain.
Cela suppose d’accélérer la création d’emplois dans l’industrie, l’agriculture, la transformation agroalimentaire, les services, le numérique, les infrastructures, l’économie maritime, les énergies et surtout dans les petites et moyennes entreprises.
Car ce sont les entreprises qui, au bout du compte, créent les emplois durables.
L’État doit donc continuer à jouer son rôle de protecteur, mais également celui de facilitateur, d’investisseur et de catalyseur. Il doit créer les conditions permettant aux entrepreneurs d’investir, aux PME de grandir, aux industries de produire davantage et aux jeunes d’accéder à leur premier emploi.
La meilleure politique sociale est celle qui finit par rendre la société moins dépendante de l’assistance.
C’est pourquoi la réussite d’une politique sociale ne devrait pas uniquement être mesurée au nombre de bénéficiaires. Elle devrait également être évaluée à sa capacité à permettre progressivement à ces bénéficiaires de sortir de la vulnérabilité.
Imagine-t-on ce que représenterait, sur plusieurs années, la création de centaines de milliers d’emplois directs et indirects pour les familles aujourd’hui dépendantes des transferts sociaux ? L’effet serait considérable sur la pauvreté, la consommation, la scolarisation, la santé, le logement, l’épargne et l’investissement.
Un emploi peut également produire un effet multiplicateur. Une personne employée soutient souvent son conjoint, ses enfants, parfois ses parents et d’autres membres de sa famille. Créer un emploi, c’est donc potentiellement stabiliser plusieurs vies.
C’est dans cette perspective qu’il faut regarder la décision présidentielle.
Il faut la saluer pour ce qu’elle représente aujourd’hui : un acte de solidarité envers près de 290 796 ménages.
Mais il faut également avoir l’ambition d’en faire le point de départ d’une réflexion plus large sur le Sénégal de demain : celui où le transfert social n’est plus la seule réponse à la précarité, parce que davantage de Sénégalais disposent d’un travail décent, d’un revenu stable et d’une véritable capacité à construire leur avenir.
Le Sénégal ne doit pas choisir entre solidarité et emploi.
Il doit faire de la solidarité un pont vers l’autonomie.
Soutenir une famille aujourd’hui, c’est nécessaire. Donner à cette famille les moyens de vivre demain de son propre travail, c’est encore mieux.
C’est probablement là que se trouve l’un des grands défis économiques et sociaux du Sénégal : passer progressivement d’une logique de soutien à une logique d’autonomisation, sans jamais abandonner ceux qui, temporairement ou durablement, ne peuvent pas encore accéder à l’emploi.
À Son Excellence le Président de la République, il faut donc dire merci pour cette attention portée aux familles vulnérables. Mais il faut aussi l’encourager à aller plus loin : que les 290 796 ménages soutenus aujourd’hui deviennent demain autant de familles davantage autonomes, grâce à la création d’emplois, au développement des entreprises et à une croissance économique plus inclusive.
Car au bout du compte, la solidarité soulage, mais l’emploi transforme.
Et le véritable objectif d’un Sénégal socialement juste et économiquement fort doit être de faire en sorte que chaque famille puisse progressivement passer de la dépendance à l’autonomie, de l’assistance à l’activité, et de la vulnérabilité à la prospérité.
Cheikh Mbacke SENE, Expert en Intelligence economique, veilles et communication stratégique, ancien conseiller technique

