(CROISSANCE AFRIQUE)-Depuis quelques jours, les réseaux sociaux s’animent autour d’une information qualifiée d’« exclusive » par Jeune Afrique. Avec un ton à la fois moqueur et alarmiste, l’hebdomadaire révèle que la société française IDEMIA est responsable de l’impression des passeports maliens.
Une révélation qui, pour les observateurs avisés, n’a rien de surprenant.Pour ceux qui suivent l’actualité, le scandale entourant le contrat d’impression des passeports de 2015 reste en mémoire. À l’époque, des rumeurs circulaient sur l’implication du fils d’un ministre étranger, qui aurait réussi à s’imposer dans le processus.
IDEMIA, ayant des opérations dans la région d’origine de ce ministre, employait également son fils. Avant cela, le canadien « Banknote » s’occupait de l’impression. Bien qu’il ait été bloqué au ministère de la Sécurité du Mali en raison de réserves diverses, le contrat avec IDEMIA (ex-OBERTHUR) a finalement reçu une validation « au plus haut niveau ».
Toutefois, ce contrat, présenté comme étant dans « les intérêts essentiels de l’État », n’aurait pas suivi la procédure standard de validation par le Premier ministre de l’époque, laissant supposer qu’il y a eu un court-circuit au sein du pouvoir. En conséquence, cet accord soumis principalement au droit français accorde au prestataire un contrôle exclusif sur les données biométriques du Mali.
IDEMIA a ainsi la possibilité d’interdire l’accès à ces données à l’État malien à tout moment, et le contrat ne prévoyait pas de transfert explicite de données. En d’autres termes, les données sensibles de millions de citoyens étaient littéralement prises en otage par une entreprise étrangère.Selon plusieurs spécialistes du droit, cette clause odieuse vise clairement à verrouiller le marché à long terme.
Quel État « digne de ce nom » serait prêt à repartir de zéro chaque fois qu’il change de fournisseur ? Ce contrat garantit en réalité à IDEMIA un marché presque captif, renouvelable tous les dix ans, avec un montant dépassant les 12 milliards de francs CFA de fonds publics.
Avec le temps, il est devenu de plus en plus difficile de revenir en arrière. Même si un opérateur local développait une solution, la complexité et la sensibilité du fichier rendraient une transition presque impossible.
In fine, pour éviter la coexistence de deux bases de données, le Mali serait contraint d’en conserver une, intégrant non seulement l’état civil, mais aussi des informations comme le casier judiciaire, la situation fiscale, le niveau d’instruction…
En somme, la vie entière des citoyens maliens serait concentrée, habilement, dans les serveurs d’une société étrangère, accompagnée de contrats « à gogo » pour le fournisseur.Il est important de souligner que la France ne doit pas être accusée ici.
Nos dirigeants ont signé ce contrat et en ont validé les termes. Si certains en tirent un bénéfice « politique » ou « économique », c’est leur opportunité. Ils ont su « gagner », tandis que nous avons appris à « perdre ».
En mars 2023, nous avons commencé à en subir les conséquences, lorsque IDEMIA a désactivé l’accès à la base de données malienne… par un simple clic.C’est à ce moment que les autorités maliennes ont pris la mesure du problème. Comme souvent, c’est dans la gestion des crises qu’on découvre l’ampleur des dégâts, à l’instar de la situation de Diomaye Faye au Sénégal.
Dans ces circonstances, l’important est de redresser la barre.La Transition a alors opéré deux choix stratégiques. D’abord, récupérer la totalité des données grâce à des techniciens qualifiés — les fameux « patriotes » — qui ont réussi à rapatrier l’intégralité des fichiers.
Leur méthode reste mystérieuse, dignes d’un film d’espionnage hollywoodien. Dès lors, le Mali et IDEMIA disposaient des mêmes données. Ensuite, une nouvelle entité nationale, Malikura Biométrie, a été créée pour gérer ces données et sécuriser le hub avec IDEMIA, qui, en vertu de contractuelles, ne peut refuser l’impression des passeports.
Malikura Biométrie a mis en place une clé API transmise à IDEMIA, qui doit désormais produire les passeports à partir des données du fichier national. Les compétences techniques ont été largement transférées aux équipes maliennes, notamment celles de Mali Solution Numérique (MSN) à l’ACI 2000, permettant au Mali de gérer son fichier. Reste la question technologique. Vu le passé, il est peu probable que le Mali accorde encore sa confiance à IDEMIA.
Le contrat actuel court jusqu’en octobre prochain. Étant donné que le fichier est désormais sous contrôle national, le Mali n’a aucune raison stratégique de rompre ce contrat avant son terme, surtout que les clauses de rupture sont très contraignantes et pourraient coûter cher au pays.
À ceux qui s’inspirent d’autres contrats annulés dans d’autres secteurs, sachez que vous n’avez pas encore examiné celui qui lie le Mali à IDEMIA.Ainsi, le véritable enjeu se posera à l’échéance d’octobre. Deux options se présenteront alors au Mali :
1) Signer un nouveau contrat avec IDEMIA, mais cette fois avec des termes strictement encadrés et équilibrés.
2) Tirer les leçons du passé en choisissant un nouveau partenaire technologique, en privilégiant la souveraineté et la sécurité nationale.Quel serait votre choix ?
Cheick Oumar DIALLO – COD