Le Sénégal face au défi technologique: les limites de la culture BCEAO dans les économies en transformation

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Par Magaye Gaye, Économiste International, Ancien Cadre de la Banque Ouest Africaine de Développement (BOAD)

La récente nomination d’un ancien haut responsable de la Banque centrale à la tête du gouvernement sénégalais relance un débat fondamental qui dépasse largement le seul cas du Sénégal : la culture des banques centrales est-elle adaptée aux exigences de transformation économique des États africains ?

Cette évolution n’est d’ailleurs pas isolée dans l’espace UEMOA. En Côte d’Ivoire déjà, un ancien Gouverneur de la BCEAO a accédé aux plus hautes sphères de l’État en devenant Vice-président de la République. Cette tendance consistant à placer d’anciens cadres des banques centrales au cœur du pouvoir politique mérite donc une réflexion plus large sur les rapports entre culture monétaire, technocratie et développement économique.

La question mérite d’être posée avec sérénité, sans polémique inutile et sans remise en cause des qualités personnelles du nouveau Premier ministre.

Il faut d’ailleurs reconnaître objectivement plusieurs atouts importants chez ce dernier : une solide expérience des questions macroéconomiques et financières, une réputation de rigueur, une bonne maîtrise des enjeux stratégiques du pays, une capacité de communication appréciable, y compris en langue nationale, ainsi qu’un profil institutionnel rassurant pour certains partenaires internationaux, sans oublier une courtoisie naturelle et une modestie apparente qui forcent le respect dans ses relations personnelles et professionnelles.

DES GESTIONNAIRES DE STABILITÉ, PAS DES ARCHITECTES DU DÉVELOPPEMENT

Mais la vraie question est ailleurs.

Ces qualités suffisent-elles, à elles seules, pour conduire une transformation économique profonde dans des économies africaines confrontées à des défis historiques de financement, d’industrialisation, d’emploi des jeunes, de souveraineté économique et de pression sociale ?

À mon avis, le débat mérite d’être ouvert.

Car la culture des banques centrales repose fondamentalement sur une logique de prudence, de stabilité monétaire, de maîtrise du risque et de l’inflation, et de préservation des équilibres financiers. Cette culture produit généralement d’excellents gestionnaires des équilibres macroéconomiques. Mais elle ne produit pas toujours des développeurs économiques au sens transformationnel du terme.

Il faut d’ailleurs souligner que les cadres des banques centrales sont généralement formatés autour d’une conviction centrale : tout est essentiellement une question de lutte contre l’inflation. Le plein emploi, la transformation productive, le financement du développement passent souvent au second plan dans cette grille de lecture. C’est une culture intellectuelle cohérente dans le cadre de la mission monétaire — mais potentiellement insuffisante pour piloter une économie en transformation.

Or, le développement exige souvent des approches différentes : prise de risques calculés, soutien offensif au secteur productif, financement massif des entreprises, politiques volontaristes, flexibilité institutionnelle et capacité d’impulsion stratégique.

C’est précisément là que commence le vrai débat africain.

LA BCEAO FACE AU FINANCEMENT DE L’ÉCONOMIE RÉELLE : UN TÉMOIGNAGE

J’en ai personnellement eu plusieurs illustrations au cours de ma carrière.

Je me rappelle notamment d’une réunion entre les banques commerciales et la Banque centrale, présidée à l’époque par le Gouverneur Charles Konan Banny. Les banques plaidaient pour un assouplissement du ratio de structure du portefeuille, c’est-à-dire le rapport entre les crédits accordés à des entreprises bénéficiant d’accords de classement et le total des crédits distribués par les banques.

Les acteurs bancaires estimaient alors que ce ratio, particulièrement rigide dans l’espace UEMOA, limitait fortement le financement de l’économie réelle, notamment des PME. Ils faisaient remarquer qu’au même moment, des niveaux beaucoup plus souples existaient déjà dans certaines économies européennes afin de soutenir l’investissement et l’activité économique.

Mais la position de la Banque centrale était restée extrêmement prudente. Le Gouverneur Konan Banny considérait qu’il ne fallait pas infléchir ce ratio. Ce n’était pas un problème de compétence ni de mauvaise volonté. C’était simplement l’expression d’une culture institutionnelle profondément orientée vers la prudence monétaire.

Certes, il faut reconnaître que ce même Gouverneur avait porté, de manière assez exceptionnelle, la création de la Banque Régionale de Solidarité destinée à favoriser le financement des PME. Mais justement, cette initiative apparaissait presque comme l’exception qui confirmait la règle générale de prudence.

J’avais d’ailleurs développé cette réflexion dans une tribune publiée dans Jeune Afrique le 7 juin 2024, où je démontrais que la politique monétaire de la BCEAO était contre-productive pour des économies souffrant avant tout d’un déficit chronique de financement du secteur productif.

Et il faut avoir le courage intellectuel de le dire clairement : le principal problème de nombreuses économies africaines n’est pas seulement le manque de ressources. C’est aussi l’insuffisance structurelle du financement. Autrement dit, nous avons progressivement construit des systèmes monétaires très performants dans la préservation des équilibres… mais beaucoup moins performants dans le financement de la transformation économique.

Cette culture prudentielle ne se limite d’ailleurs pas uniquement à la politique monétaire. Elle influence également les méthodes de management et de gouvernance institutionnelle. Pour avoir travaillé pendant plusieurs années dans une banque de développement affiliée à l’univers des banques centrales, j’ai pu observer une culture administrative extrêmement lourde : multiplication des notes, centralisation poussée des décisions, obsession de la couverture des garanties, procédures longues et parfois excessivement rigides avant tout financement de projet.

Bien entendu, la rigueur administrative est nécessaire dans les institutions financières. Mais poussée à l’extrême, cette logique peut produire des effets pervers : ralentissement de la décision, affaiblissement de l’innovation, découragement des initiatives et parfois même étouffement des talents.

Cette conviction n’est d’ailleurs pas seulement intellectuelle chez moi. En 2001, conscient de ces différences profondes de culture institutionnelle, j’avais décliné une proposition des autorités sénégalaises visant à prendre la direction de la Banque de l’Habitat du Sénégal. J’estimais alors qu’une formation fortement ancrée dans l’univers des banques de développement et des institutions prudentielles ne garantissait pas nécessairement la réussite dans une structure dont la vocation exigeait davantage de réactivité commerciale et de dynamique expansionniste. Cette expérience avait renforcé chez moi l’idée qu’en économie, les cultures institutionnelles influencent profondément les modes de management, de décision et de transformation.

Car gérer la monnaie ne signifie pas automatiquement savoir transformer une économie. Et c’est probablement là le cœur du débat.

DEUX CONDITIONS POUR QUE CE CHOIX RÉUSSISSE

Le Sénégal, comme beaucoup de pays africains, traverse aujourd’hui une phase extrêmement délicate : dette élevée, fortes attentes sociales, chômage des jeunes, pression sur le pouvoir d’achat, besoin d’industrialisation et nécessité d’accélérer la création de richesses productives. Dans un tel contexte, une simple gestion prudente ou comptable de l’économie pourrait conduire au surplace.

La première condition est que le leadership politique reste pleinement dominant sur la technostructure. Un État ne peut être piloté uniquement avec des réflexes de gestion de portefeuille, de surveillance prudentielle ou de préservation des équilibres financiers. La vision stratégique et l’ambition de transformation doivent primer sur les réflexes de stabilisation.

La deuxième condition est que le gouvernement intègre une masse critique d’experts résolument tournés vers le développement, l’investissement productif, l’industrialisation, le business development, la transformation structurelle et la souveraineté économique. La technocratie monétaire ne peut pas, à elle seule, porter l’ambition d’un pays en transformation.

Les économies africaines ont aujourd’hui besoin d’agilité, d’innovation institutionnelle et d’une plus grande capacité d’audace économique. Le risque, sinon, est de produire une gouvernance techniquement sérieuse… mais économiquement insuffisamment transformative.

L’Afrique a besoin de stabilité macroéconomique, certes. Mais elle a tout autant besoin d’audace économique. Et tout l’enjeu stratégique des prochaines années sera probablement de trouver enfin le juste équilibre entre prudence monétaire et ambition de transformation.


Magaye Gaye
Économiste International
Ancien Cadre de la Banque Ouest Africaine de Développement (BOAD)

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Croissance Afrique (sarl) est un Média multi-support qui propose plusieurs rubriques axées sur l’actualité économique du continent. Le magazine est un journal (en ligne dont un mensuel disponible dans les kiosques à journaux) qui traite spécialement les informations financières dédiées à l’Afrique. Il est également le premier média malien spécialisé dans la production d’Informations Économiques, financières, Stratégiques, et orienté vers le reste du monde. Le Magazine a été fondé en Novembre 2017 à Bamako.

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