(CROISSANCE AFRIQUE)-L’agence panafricaine de notation financière Bloomfield Investment Corporation a révisé la perspective de la note souveraine du Sénégal, désormais ramenée de « stable » à « négative ». Si la note de long terme est maintenue à BBB+, cette décision traduit une montée des inquiétudes des investisseurs face aux tensions institutionnelles, aux déséquilibres budgétaires et aux incertitudes entourant les relations entre Dakar et le Fonds monétaire international.
Nouveau signal d’alerte pour l’économie sénégalaise. Réunie à Abidjan, l’équipe d’analystes de Bloomfield Investment Corporation a officiellement abaissé la perspective associée à la signature souveraine du Sénégal, la faisant passer de « stable » à « négative ».
Si la note de long terme demeure pour l’instant fixée à BBB+, correspondant à un risque jugé modéré et à une capacité de remboursement encore adéquate, la révision de perspective constitue un avertissement clair : sans amélioration rapide des fondamentaux budgétaires et du climat politique, une dégradation effective de la note pourrait intervenir dans les prochains mois.
Une confiance fragilisée
Pour les analystes, cette décision résulte d’une accumulation de facteurs ayant progressivement érodé la confiance des marchés financiers régionaux et internationaux.
Tensions institutionnelles au sommet de l’État
Le contexte politique sénégalais est marqué depuis plusieurs semaines par de fortes turbulences institutionnelles. Les récentes recompositions au sommet de l’exécutif, notamment autour de la Primature et des équilibres internes du pouvoir, alimentent les craintes d’un ralentissement des réformes structurelles et d’une paralysie de certaines décisions économiques stratégiques.
Cette instabilité politique intervient dans un moment particulièrement sensible pour les finances publiques, alors que le gouvernement tente de restaurer sa crédibilité auprès des bailleurs et investisseurs.
Le choc de l’audit des finances publiques
Autre élément majeur ayant pesé dans l’évaluation de Bloomfield : les révélations issues de l’audit des finances publiques commandité par les nouvelles autorités.
Les conclusions de cet audit ont mis en lumière des écarts significatifs entre les données précédemment communiquées et la réalité des comptes publics. Le déficit budgétaire pour 2024 aurait atteint près de 13 % du PIB, tandis que la dette publique dépasserait désormais le seuil symbolique des 100 % du PIB.
Ces révélations ont profondément affecté la perception de la transparence budgétaire du Sénégal, longtemps considéré comme l’un des profils souverains les plus solides de l’espace UEMOA.
Un programme du FMI toujours suspendu
Dans ce contexte, le programme d’appui financier de 1,8 milliard de dollars conclu avec le Fonds monétaire international demeure suspendu.
Le gel de ce mécanisme de soutien continue de peser sur la liquidité de l’État et sur sa capacité à mobiliser des financements à des conditions favorables sur les marchés internationaux.
Même si des discussions sont en cours entre Dakar et les équipes du FMI pour la mise en place d’un nouveau cadre de coopération, l’absence d’accord formel entretient un climat d’incertitude.
Le paradoxe de la croissance pétro-gazière
Cette dégradation de perspective intervient pourtant dans un contexte de forte croissance économique, porté par le démarrage effectif de l’exploitation pétrolière et gazière.
Le Sénégal continue d’afficher des performances macroéconomiques robustes, avec une croissance du PIB estimée à plus de 8 % l’an dernier avant un ralentissement attendu autour de 6,5 % en 2026.
Cependant, cette dynamique tirée par les hydrocarbures ne suffit plus à masquer les vulnérabilités structurelles des finances publiques. La croissance hors secteur extractif demeure relativement modérée, tandis que les besoins de financement de l’État restent considérables.
Le programme de redressement économique et social Jubbanti Koom, qui vise notamment à ramener le déficit budgétaire à 3 % du PIB d’ici 2027, devra désormais convaincre sur sa capacité d’exécution réelle.
« Le Sénégal conserve des fondamentaux économiques importants grâce à ses ressources naturelles émergentes. Mais aujourd’hui, les investisseurs regardent avant tout la gouvernance financière, la stabilité institutionnelle et la capacité des autorités à restaurer la confiance », analyse un financier basé à Dakar.
Après les dégradations opérées ces derniers mois par S&P Global Ratings et Moody’s Ratings, la décision de Bloomfield confirme que la pression s’intensifie sur les autorités sénégalaises.
Pour restaurer la confiance des marchés et préserver son accès au financement, l’exécutif devra rapidement apporter des garanties crédibles en matière de stabilité politique, de transparence budgétaire et de discipline financière.
Oussouf DIAGOLA

