Pourquoi certaines banques centrales africaines font appel à des entreprises privées 

Date:

(CROISSANCE AFRIQUE)-Le monde de la fiducie ressemble à de l’horlogerie suisse : les plus hauts standards de qualité doivent être respectés pour assurer aux citoyens l’accès à des billets infalsifiables et dotés des dernières innovations technologiques. Les banques centrales africaines l’ont bien compris, et recourent à des entreprises spécialistes plutôt que de se lancer dans des investissements très coûteux sans garantie de résultat probant. 

Elles ne sont qu’une poignée – sur 54 pays en Afrique – à imprimer elles-mêmes leurs billets de banque : les banques centrales d’Afrique du Sud (via la société d’impression South African Bank Note Company), d’Égypte, du Nigeria (via la Nigerian Security Printing and Minting Company), d’Éthiopie et du Soudan à titre d’exemples. Les trois premières constituent d’ailleurs le trio de tête des plus grosses économies du continent en termes de PIB. Et cela ne doit rien au hasard. Car imprimer soi-même des billets de banque n’est pas donné à tout le monde : cela coûte extrêmement cher et cela fait appel à des compétences technologiques complexes. Ce sont pour ces deux raisons principales que la plupart des banques centrales africaines organisent régulièrement des appels d’offres auprès des grandes entreprises du secteur fiduciaire pour la fabrication de leur monnaie, auprès notamment des Allemands de Giesecke+Devrient (G+D), des Français de Oberthur Fiduciaire ou encore des Américains de Crane Currency. 

Imprimer soi-même, ça coûte cher 

Car imprimer sa monnaie demande des investissements presque impossibles à rentabiliser. Pour les banques centrales africaines, l’argument économique est donc le frein n°1. En 2024, au moment d’un nouveau contrat pour le renouvellement de certaines coupures, le gouverneur de la Banque centrale du Kenya, Kamau Thugge, avait indiqué devant la Commission des finances du Parlement que l’opération coûterait l’équivalent de 90 millions d’euros (14,2 milliards de shillings kenyans). Un montant certes conséquent, mais qui serait bien plus élevé si le pays se lançait dans sa propre production. Et il n’est pas le seul à le penser. 

Pour la plupart des pays africains, les paramètres sont simples : les coûts et l’impossibilité de faire des économies d’échelle rendent l’équation impossible. Imprimer sa propre monnaie demande à la fois des équipements très spécifiques, mais surtout la construction et la maintenance de bâtiments ultra-sécurisés, le recours à des lignes automatisées sophistiquées, l’établissement de laboratoire de contrôle de la qualité, la mise en place de procédés de certification, la fabrication de papier de sécurité et d’encres très particulières… La liste est longue. Si bien que pour un pays ne devant imprimer que quelques dizaines de millions de billets par an, les coûts fixes – avant même d’avoir imprimé le premier billet ­– seraient exorbitants. 

Certains États ont failli tenter l’expérience, avant de finalement se rétracter. C’est le cas par exemple de l’Ouganda. En 2021 devant la représentation nationale, Adam Mugume, directeur de la recherche et de la politique de la Banque centrale à Kampala, avait tranché la question simplement : « Mettre en place une usine pour imprimer de la monnaie n’est pas rentable, car les imprimeries existantes travaillent pour des devises internationales. Le coût d’impression d’un billet serait très élevé, puisqu’il s’agirait de produire spécifiquement nos propres billets. » Pour lui, construire une usine d’impression « ne fait pas sens économiquement » car les grands producteurs présents sur le marché sont bien plus compétitifs. Ces derniers bénéficient d’économies d’échelle en travaillant déjà pour plusieurs banques centrales étrangères. Résultat, aujourd’hui, environ 77% des banques centrales dans le monde externalisent leur production

Un métier extrêmement complexe au XXIe siècle 

Mais la question du coût n’explique pas tout dans ce choix stratégique. Car fabriquer des billets de banque aujourd’hui requiert également des technologies de pointe extrêmement complexes – et coûteuses, là aussi – tant les billets embarquent des trésors de technologies. Les usagers ne s’en aperçoivent peut-être pas, mais les billets glissés dans leur portefeuille recèlent en effet des dispositifs d’une précision incroyable, notamment pour lutter contre la contrefaçon, avec des papiers de sécurité spéciaux, des fils métalliques et des hologrammes intégrés, des micro-impressions utilisant des encres optiquement variables… Soit autant d’inventions brevetées qui demandent d’importants budgets en recherche et développement (R&D), mais surtout des ingénieurs capables de mettre au point ce type de technologies. 

La sécurité des échanges monétaires est en effet devenue un enjeu de souveraineté pour les États, en Afrique comme ailleurs. Le seul moyen pour eux de s’assurer que personne ne leur volera cette prérogative régalienne d’émettre de leur monnaie – et pour ses citoyens d’utiliser des billets légitimes respectant les normes les plus récentes en termes de sécurité – est donc de recourir aux grandes entreprises du secteur. « Il est essentiel d’adopter des standards internationaux établis par des tierces parties en qui tous les acteurs ont confiance, remarque ainsi Thomas Savare, PDG d’Oberthur Fiduciaire. Nous ne devons pas seulement conserver une longueur d’avance sur nos concurrents, mais également sur les contrefacteurs et les faux-monnayeurs contre lesquels nous sommes engagés dans une véritable course de vitesse. Certes, la monnaie papier existe déjà depuis des siècles, mais les billets d’aujourd’hui n’ont presque plus rien de commun avec ceux de jadis. Ce sont de véritables condensés de technologie et le fruit d’une innovation permanente. » Cette entreprise française, responsable notamment de l’impression d’une partie des billets euros, octroie une partie non négligeable de son chiffre d’affaires en R&D. Il est à noter que les pays comme l’Afrique du Sud, l’Égypte ou le Nigeria – qui disposent donc d’une usine sécurisée d’impression sur leur propre sol – importent plusieurs éléments entrant dans la composition des billets de banque qu’ils impriment, comme le papier, les encres de sécurité ou les fils métalliques ou holographiques. Même Dar As-Sikkah au Maroc, qui a dévoilé en 2024 un nouveau billet de 200 dirhams en l’honneur du développement économique du royaume chérifien, a recours à des entreprises étrangères – sans nommer lesquelles, ce secteur d’activité est d’une discrétion absolue – pour la fabrication de ses nouveaux billets. Car ces technologies brevetées, intégrées aux billets de banque marocains, sont extrêmement complexes à mettre au point. Et c’est uniquement grâce à ces technologies que les faux-monnayeurs ont du pain sur la planche… à billets.

croissanceafrik
croissanceafrikhttp://croissanceafrique.com
Croissance Afrique (sarl) est un Média multi-support qui propose plusieurs rubriques axées sur l’actualité économique du continent. Le magazine est un journal (en ligne dont un mensuel disponible dans les kiosques à journaux) qui traite spécialement les informations financières dédiées à l’Afrique. Il est également le premier média malien spécialisé dans la production d’Informations Économiques, financières, Stratégiques, et orienté vers le reste du monde. Le Magazine a été fondé en Novembre 2017 à Bamako.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Partager:

Populaires

Lire aussi
RELATIFS

UMOA:  la BCEAO s’engage pour une  digitalisation renforcée des services financiers dans l’UEMOA

(CROISSANCE AFRIQUE)-Afrique de l'Ouest, la Banque Centrale des États...

UMOA: les Assurances vies et nons vies affichent un chiffre d’affaires respectif de 800 milliards de FCFA et 627 milliards de FCFA en 2025

(CROISSANCE AFRIQUE)-L'Afrique de l'Ouest, un carrefour dynamique de l'innovation...

UMOA: les organismes de prévoyance sociale affichent un résultat net de 7.653 milliards de FCFA en 2024

(CROISSANCE AFRIQUE)-Au sein de l'Union monétaire Ouest Africaine (UMOA),...