Par Harouna Niang
Économiste – Ancien ministre du Mali
L’annonce récente de la mobilisation de 208 millions de dollars américains (environ 124,8 milliards de FCFA) pour financer le développement de la mine d’or de Kobada constitue une excellente nouvelle pour le secteur minier malien. Elle témoigne de la confiance des investisseurs internationaux dans le potentiel géologique du Mali et dans la capacité du pays à accueillir des projets miniers d’envergure.
Au-delà de cette satisfaction légitime, cette opération nous invite cependant à une réflexion plus profonde. Le véritable enjeu ne consiste plus uniquement à attirer des capitaux étrangers. Il s’agit désormais de s’assurer que les mécanismes de financement retenus permettent de maximiser durablement la part de la richesse qui restera au Mali.
Cette distinction est essentielle. Un projet minier peut être parfaitement financé et pourtant générer, sur plusieurs décennies, une captation insuffisante de la rente minière par le pays hôte. À l’inverse, un financement bien négocié peut transformer une ressource naturelle en véritable moteur de développement économique, financier et industriel.
Une nouvelle génération de montages financiers
L’industrie minière mondiale a profondément évolué au cours des deux dernières décennies. Les sociétés minières ne se financent plus uniquement par les prêts bancaires classiques ou par l’apport de leurs actionnaires. Elles recourent désormais à une combinaison d’instruments financiers sophistiqués :
- les prêts syndiqués internationaux ;
- les augmentations de capital ;
- les contrats de « Gold Streaming », consistant à vendre par anticipation une partie de la production future ;
- les contrats de royalties ;
- les financements mezzanine ;
- les obligations convertibles ;
- les opérations de couverture contre les fluctuations des prix de l’or.
Ces mécanismes présentent des avantages réels. Ils permettent de partager les risques, de mobiliser rapidement des capitaux importants et d’accélérer la mise en production des gisements.
Cependant, ils ne sont jamais gratuits.
Leur coût ne réside pas uniquement dans les intérêts versés aux banques. Il réside surtout dans la part des revenus futurs qui est transférée aux partenaires financiers pendant toute la durée du projet.
Autrement dit, une partie de la richesse minière est souvent vendue aujourd’hui pour financer les investissements d’hier.
La rente minière ne disparaît pas uniquement par l’impôt
Dans de nombreux pays africains, le débat public se concentre essentiellement sur le niveau des impôts, des redevances minières ou de la participation de l’État au capital.
Ces éléments sont évidemment importants, mais ils ne représentent qu’une partie de l’équation.
La véritable rente minière est également influencée par les contrats de financement, les accords de streaming, les contrats de commercialisation, les prix de transfert, les conventions de services entre sociétés affiliées et les modalités de remboursement de la dette.
Un État peut ainsi obtenir une participation significative dans une mine tout en voyant une part importante de la valeur créée quitter le pays à travers des mécanismes financiers insuffisamment maîtrisés.
La souveraineté minière ne dépend donc pas seulement du Code minier ; elle dépend aussi de la qualité de l’ingénierie financière qui accompagne chaque projet.
Une nouvelle étape dans les négociations minières
Le Code minier de 2023 a renforcé la participation de l’État malien et amélioré le partage de la rente. Cette évolution constitue une avancée majeure.
Mais l’expérience internationale montre qu’une nouvelle génération de négociations devient aujourd’hui indispensable : celle portant sur les modalités de financement des projets.
Le Mali pourrait désormais rechercher l’intégration de nouvelles clauses dans les conventions minières et les contrats de financement.
Parmi elles figurent notamment :
- l’obligation de communiquer à l’État l’ensemble des contrats de financement et de commercialisation ;
- la transparence sur les contrats de streaming et de royalties ;
- l’encadrement des préventes de production future au-delà d’un seuil défini ;
- l’obligation d’évaluer régulièrement l’impact de ces contrats sur les recettes publiques ;
- une clause de refinancement permettant, lorsque la mine devient rentable, de remplacer progressivement les financements les plus coûteux par des ressources moins onéreuses.
Ces dispositions ne décourageraient pas les investisseurs sérieux. Elles renforceraient au contraire la transparence, la prévisibilité et la qualité de la gouvernance.
Faire participer l’épargne nationale au financement des mines
L’innovation la plus importante pourrait toutefois venir d’ailleurs.
Pourquoi la totalité des ressources financières devrait-elle provenir de partenaires étrangers alors que le Mali dispose d’un secteur bancaire, de compagnies d’assurance, d’une Caisse des Dépôts et Consignations, de fonds de pension, d’investisseurs institutionnels, d’une importante diaspora et d’un marché financier régional ?
À l’avenir, une partie du financement des grands projets pourrait être mobilisée localement ou régionalement.
Les banques maliennes pourraient participer aux prêts syndiqués.
Les compagnies d’assurance pourraient investir dans des obligations minières de long terme.
La Caisse des Dépôts et Consignations pourrait cofinancer certaines infrastructures stratégiques.
Les Sociétés de Gestion et d’Intermédiation (SGI) pourraient structurer des véhicules d’investissement ouverts aux investisseurs nationaux et régionaux.
La diaspora malienne pourrait accéder à des fonds spécialisés dédiés au financement des projets miniers.
Enfin, un mécanisme d’actionnariat populaire permettrait aux citoyens maliens de devenir eux-mêmes investisseurs dans les grandes entreprises exploitant les ressources nationales.
Ainsi, les revenus financiers générés par ces projets ne bénéficieraient plus exclusivement aux investisseurs étrangers. Une partie resterait dans le système financier national, renforçant l’épargne, l’investissement et la croissance.
Renforcer les mécanismes publics de contrôle
La sophistication croissante des montages financiers impose également une évolution des capacités de contrôle de l’État.
Il pourrait être envisagé la création d’un Comité national de suivi financier des grands projets extractifs, réunissant notamment les ministères en charge des Mines, des Finances et de l’Économie, les administrations fiscales et douanières, la Cellule nationale de traitement des informations financières (CENTIF), le Vérificateur Général, la Cour des comptes, ainsi que des experts indépendants.
Sa mission ne serait pas de ralentir les investissements, mais de suivre en permanence les principaux paramètres économiques des projets :
- le coût réel des investissements ;
- les coûts d’exploitation ;
- les prix de transfert ;
- les contrats intra-groupe ;
- les contrats de streaming et de royalties ;
- les flux financiers vers les juridictions à faible fiscalité ;
- les engagements de contenu local ;
- les obligations environnementales et sociales.
Un rapport annuel public permettrait de renforcer la transparence et d’accroître la confiance des citoyens comme des investisseurs.
Transformer les ressources minières en richesse durable
L’exploitation de l’or ne constitue pas une fin en soi.
Le véritable objectif est de transformer une richesse non renouvelable en actifs durables : infrastructures, industrie, capital humain, recherche, innovation et épargne nationale.
Pour cela, chaque projet minier devrait être évalué non seulement selon le volume de ses investissements ou sa production annuelle, mais aussi selon sa contribution à plusieurs objectifs stratégiques :
- l’augmentation des recettes publiques ;
- le développement des entreprises maliennes ;
- la création d’emplois qualifiés ;
- le transfert de technologies ;
- le développement du système financier national ;
- la mobilisation de l’épargne intérieure ;
- le financement des générations futures.
Autrement dit, la performance d’un projet minier ne devrait plus être mesurée uniquement en tonnes d’or produites, mais également en valeur ajoutée durable créée pour l’économie malienne.
Conclusion
Le financement de la mine de Kobada illustre l’évolution rapide de l’industrie minière mondiale et la sophistication croissante de ses mécanismes financiers. Cette évolution offre au Mali une occasion unique de franchir une nouvelle étape dans la gouvernance de son secteur extractif.
Après avoir renforcé le cadre juridique avec le Code minier de 2023, le temps est venu de bâtir une véritable doctrine malienne de la souveraineté financière appliquée aux ressources naturelles. Cette doctrine ne viserait pas à fermer le pays aux capitaux internationaux, mais à établir un partenariat plus équilibré, dans lequel le financement des projets contribuerait lui aussi au développement du système financier national, à la mobilisation de l’épargne intérieure et à une meilleure rétention de la rente minière.
Le défi des prochaines décennies ne sera donc pas seulement d’extraire davantage d’or. Il sera surtout de faire en sorte que chaque gramme extrait contribue à bâtir un Mali plus prospère, plus industrialisé, financièrement plus autonome et capable de transformer son patrimoine naturel en richesse durable au bénéfice de toutes les générations.

