Document de référence
Harouna Niang
Économiste et ancien ministre malien
Consultant indépendant
Septembre 2026
Objet et portée du document
Ce document retrace l’évolution du financement de l’économie malienne depuis l’indépendance et propose une architecture capable de mobiliser davantage de ressources longues au service de la transformation productive. Il couvre le financement de l’État, des entreprises, de l’agriculture, des ménages et des infrastructures. Il examine les banques, la microfinance, les marchés financiers, les partenaires extérieurs, la diaspora, les fonds de pension, les assurances, la Caisse des dépôts et consignations du Mali, le PMU-Mali, le patrimoine immobilier public et l’actionnariat populaire.
La conclusion centrale est claire : le Mali ne manque pas uniquement d’argent. Il manque surtout de mécanismes suffisamment coordonnés pour transformer son épargne, ses actifs et ses revenus en capitaux patients, transparents et orientés vers la production. Le pays doit passer d’un système largement dominé par le crédit bancaire de court et moyen terme et par la dette publique à un écosystème diversifié de financement du développement.
Résumé exécutif
Depuis 1960, le financement de l’économie malienne a traversé trois grandes logiques. La première, de l’indépendance au début des années 1980, reposait sur la souveraineté monétaire, l’intervention de l’État, les banques publiques et la coopération bilatérale. La deuxième, engagée avec le retour dans l’Union monétaire ouest-africaine en 1984 et les réformes des années 1990, a privilégié la stabilité monétaire, la restructuration bancaire, la libéralisation et l’intégration régionale. La troisième, encore inachevée, associe banques universelles, microfinance, marchés de titres, finance numérique, investissements étrangers et ressources de la diaspora.
Les progrès sont réels. Le Mali dispose aujourd’hui d’un système bancaire plus développé, d’un marché financier régional, d’institutions de microfinance, de paiements numériques et d’investisseurs institutionnels. Le crédit intérieur au secteur privé représentait néanmoins environ 22,6 % du PIB en 2024. Parallèlement, l’exposition des banques au secteur public est passée d’environ 15 % de leurs actifs en 2015 à près de 25 % en 2023, ce qui renforce le lien entre risque bancaire et risque souverain et peut réduire l’offre de crédit au secteur privé.
La stratégie proposée repose sur l’organisation complémentaire d’institutions existantes plutôt que sur leur multiplication. La CDC-Mali centraliserait et investirait des ressources longues. La BMS-SA pourrait être transformée, après audit, en banque nationale de développement et de solidarité dotée de deux pôles clairement séparés. Les fonds de pension et les assurances investiraient une partie de leurs réserves dans des instruments sûrs et diversifiés. Le PMU-Mali consacrerait une fraction encadrée de ses dividendes, de la quote-part publique et de ses excédents disponibles au financement économique et social. Une société foncière publique valoriserait les actifs immobiliers non stratégiques de l’État. Enfin, un cadre juridique de l’actionnariat populaire permettrait aux citoyens et à la diaspora de prendre part à des investissements rentables.
La priorité n’est pas de diriger administrativement l’épargne, mais de créer des projets bancables, des instruments fiables, une gouvernance indépendante, des garanties, une information financière accessible et un suivi public des résultats.
| Constat | Conséquence | Réponse stratégique |
| Dépôts bancaires majoritairement courts | Difficulté à financer des projets de 10 à 20 ans | Mobiliser CDC, retraites, assurances, obligations et lignes concessionnelles |
| Crédit privé encore peu profond | Sous-financement des PME, de l’industrie et des régions | Garanties, fonds propres, crédit-bail et chaînes de valeur |
| Montée des titres publics | Risque d’éviction du secteur privé | Élargir la base d’investisseurs et maîtriser le besoin public |
| Patrimoine public peu productif | Capital immobilisé et coûts d’entretien | Inventaire et monétisation prudente sans bradage |
| Épargne populaire fragmentée | Faible participation à la propriété productive | Fonds citoyens et actionnariat populaire sécurisé |
Introduction
Financer une économie signifie mobiliser des ressources et les orienter vers la consommation, le fonds de roulement, l’investissement, les infrastructures et l’innovation. Ces ressources peuvent provenir de l’impôt, de l’épargne, du crédit, des fonds propres, de la dette, des transferts de la diaspora, des investissements étrangers, des revenus des entreprises publiques ou de la valorisation du patrimoine.
La qualité d’un système financier ne se mesure pas seulement au nombre de banques ou au volume nominal des crédits. Elle se mesure à sa capacité de financer des projets productifs, à un coût compatible avec leur rentabilité, sur une durée adaptée, dans toutes les régions et pour des acteurs de tailles différentes. Elle se mesure aussi à la sécurité de l’épargne, à la gouvernance et à la transparence de l’allocation des ressources.
L’histoire malienne montre que ni la création monétaire, ni la libéralisation bancaire, ni l’aide extérieure ne suffisent isolément. Le financement du développement exige une articulation durable entre l’État, le secteur privé, les institutions financières et l’épargne nationale.
Première partie Évolution historique du financement
1 De 1960 à 1968 construire une souveraineté financière
Au moment de l’indépendance, le système financier était étroit et orienté principalement vers le commerce extérieur et les importations. Le nouvel État choisit un modèle de développement dirigé : création d’entreprises publiques, investissements industriels, encadrement du commerce, coopération économique avec des partenaires divers et mobilisation directe des instruments monétaires.
Le 1er juillet 1962, le franc malien remplaça le franc CFA et la Banque de la République du Mali reçut les pouvoirs d’émission et de conduite monétaire. La volonté était de réorienter le crédit vers l’équipement, l’agriculture et l’industrie. Cette autonomie facilita certains choix nationaux, mais l’insuffisance de l’épargne, la faible base exportatrice, les déficits et les contraintes de change limitèrent progressivement la capacité du système à financer durablement l’ambition industrielle.
2 De 1968 à 1984 banques publiques et montée des déséquilibres
Après 1968, l’État conserva un rôle déterminant. La Banque de développement du Mali fut créée en 1968. La Banque nationale de développement agricole fut instituée par la loi du 3 février 1981 et commença ses activités en 1982. Les sociétés d’encadrement et les crédits de campagne soutenaient les filières agricoles, particulièrement le coton.
Le financement reposait sur le budget, les banques à participation publique, la coopération bilatérale et l’endettement extérieur. Les sécheresses, les difficultés de gestion de plusieurs entreprises publiques, la faiblesse des recettes et les déséquilibres de paiement conduisirent toutefois à des réformes dès le début des années 1980.
3 De 1984 à 1994 retour dans l UMOA et ajustement
En 1984, le Mali réintégra l’Union monétaire ouest-africaine et adopta de nouveau le franc CFA. Le pays gagna en stabilité monétaire, en convertibilité et en accès au refinancement régional. Il renonça en contrepartie à une politique monétaire nationale autonome.
Les programmes d’ajustement structurel accélérèrent l’assainissement des finances publiques, la restructuration bancaire, la réduction du soutien direct aux entreprises publiques et l’ouverture au secteur privé. Le crédit passa progressivement d’une logique administrative à une logique fondée sur les garanties, le risque et la rentabilité.
4 De 1994 à 2000 libéralisation et microfinance
La dévaluation du franc CFA de janvier 1994 améliora la compétitivité de certaines productions exportables, mais renchérit les importations et les équipements. La création de l’UEMOA renforça l’intégration économique et financière. De nouvelles banques privées s’installèrent, tandis que la microfinance élargissait l’accès aux services financiers pour les populations rurales, les femmes, les artisans et les petits commerçants.
La microfinance corrigea partiellement l’exclusion bancaire, sans toutefois résoudre le besoin de financement industriel : ses crédits demeurent généralement plus courts, plus petits et parfois coûteux.
5 Des années 2000 à 2012 approfondissement régional
La croissance des télécommunications, des mines, du commerce et des services entraîna une hausse des dépôts et du crédit. L’État accéda davantage au marché régional par les bons et obligations du Trésor. La BRVM offrit un cadre pour les actions et obligations, mais peu d’entreprises maliennes y accédèrent.
Les transferts de la diaspora consolidèrent la consommation, l’habitat, la santé et l’éducation. Leur transformation en fonds propres et en financement productif resta limitée.
6 De 2012 à 2020 résilience sous contraintes
La crise sécuritaire et l’instabilité politique augmentèrent la perception du risque, particulièrement hors de Bamako. Les banques continuèrent à se développer, mais leurs concours restèrent concentrés sur les entreprises formelles, le commerce, les marchés publics et les emprunteurs disposant de garanties immobilières.
Les PME, les entreprises industrielles naissantes et les exploitations agricoles demeurèrent confrontées à des taux élevés, à des garanties difficiles et à l’absence de ressources longues.
7 De 2020 à 2026 numérisation et financement public intérieur
La finance numérique a élargi l’accès aux paiements et aux transferts. Elle réduit les distances, facilite la traçabilité et peut devenir une porte d’entrée vers l’épargne. Elle ne constitue cependant pas encore, à elle seule, une source suffisante de capitaux longs.
Dans le même temps, le recours de l’État au marché régional s’est accru. Les titres publics offrent aux banques un placement liquide et rémunéré, mais leur poids peut évincer le crédit privé. La diminution de certains financements extérieurs renforce la nécessité de mobiliser les ressources nationales et régionales.
| Période | Modèle dominant | Sources principales | Limite centrale |
| 1960-1968 | État développeur et souveraineté monétaire | Budget, émission, banques publiques, coopération | Épargne et devises insuffisantes |
| 1968-1984 | Secteur public prédominant | Banques de développement, dette, filières | Déséquilibres et faible productivité |
| 1984-1994 | Intégration monétaire et ajustement | BCEAO, bailleurs, banques restructurées | Contraction et critères commerciaux |
| 1994-2000 | Libéralisation financière | Banques privées, microfinance, aide et IDE | Financement long encore rare |
| 2000-2012 | Approfondissement régional | Crédit, titres, IDE, diaspora | Peu de fonds propres et de cotations |
| 2012-2020 | Résilience sous risques | Banques, bailleurs, titres, transferts | Concentration et coût du risque |
| 2020-2026 | Numérisation et dette intérieure | Mobile money, banques, marché régional | Risque d’éviction du privé |
Deuxième partie Diagnostic du système actuel
1 Des progrès réels mais une profondeur limitée
Le crédit au secteur privé représentait environ 22,6 % du PIB en 2024. Ce ratio est supérieur aux niveaux des premières décennies, mais il reste trop faible pour une économie qui ambitionne d’industrialiser son agriculture, de bâtir des infrastructures et de créer massivement des emplois formels.
La BMS-SA illustre la progression du secteur bancaire. À la fin de 2024, son bilan atteignait environ 1 699,6 milliards de FCFA, les dépôts de clientèle 791,4 milliards et les crédits bruts à la clientèle 932,4 milliards. Ses crédits à long terme ne représentaient toutefois qu’environ 75,3 milliards de FCFA, contre 372,2 milliards à moyen terme et 391,9 milliards à court terme.
2 Un financement insuffisamment productif et inclusif
Le crédit bancaire privilégie naturellement les activités à rotation rapide, les emprunteurs connus et les garanties facilement réalisables. Il finance moins volontiers l’innovation, la première usine d’un promoteur, l’agriculture dépendante du climat ou une infrastructure dont les revenus se déploient sur vingt ans.
La faiblesse des états financiers, la formalisation incomplète, le coût de l’information, les lenteurs du recouvrement et l’insuffisance des sûretés accentuent ce biais. Il en résulte une exclusion relative des jeunes entreprises, des femmes entrepreneures, des régions et des secteurs à maturation longue.
3 Le lien croissant entre banques et État
Selon le FMI, l’exposition des banques maliennes au secteur public est passée d’environ 15 % de leurs actifs en 2015 à près de 25 % en 2023. L’État obtient ainsi un financement intérieur utile, mais cette évolution peut réduire l’incitation des banques à financer les entreprises. Elle crée aussi un risque commun : une difficulté budgétaire importante pourrait affecter les bilans bancaires.
4 Des ressources nationales encore dispersées
Les fonds de pension, les réserves des assurances, les dépôts et consignations, les dividendes des entreprises publiques, les excédents du PMU-Mali, l’épargne populaire, les transferts de la diaspora et les actifs immobiliers publics représentent un potentiel considérable. Ces ressources ne sont pas toutes disponibles ni immédiatement mobilisables. Elles obéissent à des règles différentes et doivent protéger en priorité leurs bénéficiaires.
5 Le paradoxe financier malien
Le Mali possède des besoins rentables et une épargne réelle, mais l’intermédiation entre les deux demeure incomplète. Des ressources liquides financent des besoins courts ou des titres publics, tandis que des projets industriels et agricoles manquent de capitaux patients. Des terrains et bâtiments publics restent improductifs, tandis que les infrastructures manquent de financement. Des transferts importants de la diaspora soutiennent les ménages, mais se transforment rarement en participation au capital d’entreprises.
| Indicateur récent | Ordre de grandeur | Lecture |
| Crédit au secteur privé | Environ 22,6 % du PIB en 2024 | Approfondissement réel mais insuffisant |
| Transferts personnels | Environ 4 % du PIB en 2024 | Stabilisateur majeur, faible conversion productive |
| Exposition au secteur public | Environ 25 % des actifs en 2023 | Financement de l’État et risque d’éviction |
| Bilan BMS-SA | 1 699,6 milliards FCFA en 2024 | Capacité institutionnelle importante |
| Crédits BMS à long terme | 75,3 milliards FCFA en 2024 | Illustration du déficit de ressources longues |
| Chiffre d’affaires PMU-Mali | 55,44 milliards FCFA en 2025 | Ne pas confondre avec le résultat disponible |
Troisième partie Mobiliser les ressources longues
1 Fonds de pension et organismes de prévoyance
Les organismes de retraite et de prévoyance collectent des cotisations aujourd’hui pour payer des prestations futures. Une partie de leurs réserves peut donc être investie à moyen et long terme dans des obligations, des logements, des infrastructures ou des fonds spécialisés.
Cette mobilisation ne doit jamais transformer les cotisations sociales en financement budgétaire ordinaire. Elle exige une gestion actif-passif, des plafonds par catégorie d’actif, une diversification, des évaluations indépendantes et une liquidité suffisante. La sécurité des pensions demeure prioritaire.
2 Ressources des compagnies d assurance
Les assureurs constituent des réserves techniques pour couvrir des sinistres futurs. Dans les limites de la réglementation CIMA, ces réserves peuvent soutenir des obligations d’entreprises, des fonds d’infrastructure, l’immobilier productif et des actions cotées.
Leur participation suppose des projets préparés, des titres évaluables et des risques clairement répartis. Elle ne doit jamais compromettre le règlement des sinistres.
3 Faire de la CDC Mali un investisseur de long terme
La loi no 2025-003 du 7 mai 2025 a créé la Caisse des dépôts et consignations du Mali. Le décret d’organisation prévoit notamment une politique d’investissement, un modèle prudentiel, une séparation comptable entre les avoirs propres et les fonds gérés pour des tiers, ainsi qu’une certification annuelle des comptes.
La CDC-Mali pourrait centraliser les dépôts et consignations légalement confiés, certains fonds en attente d’affectation, les avoirs non réclamés et des mandats de gestion. Elle ne devrait pas devenir une banque commerciale supplémentaire, mais un investisseur public de référence doté d’une gouvernance indépendante.
4 Transformer la BMS en banque nationale de développement et de solidarité
La création d’une nouvelle banque entraînerait des coûts, des délais et des chevauchements. La transformation de la BMS-SA offre une voie plus réaliste. Son capital s’élevait à 68,055 milliards de FCFA à la fin de 2024, son réseau est établi et sa mission historique couvre déjà les PME, la microfinance et l’auto-emploi.
Il convient de corriger une perception fréquente : la BMS n’est pas juridiquement détenue à 100 % directement par l’État. La dernière ventilation détaillée publique retrouvée, relative à 2021, attribuait environ 79,4 % à l’État et à ses démembrements, dont 13,9 % à l’État en direct. L’actionnariat actuel doit être audité et publié avant toute transformation.
5 PMU Mali une ressource nationale spécifique
Le PMU-Mali transforme une activité de paris en emplois, prélèvements publics, dividendes, investissements financiers et contributions sociales. Son chiffre d’affaires est passé d’environ 53,42 milliards de FCFA en 2024 à 55,44 milliards en 2025. Ce montant ne constitue pas une ressource libre : une part importante revient aux parieurs sous forme de gains et le solde couvre les taxes, les charges, les réserves et le résultat.
Une fraction encadrée de la quote-part de l’État, des dividendes publics et des excédents réellement disponibles pourrait alimenter deux guichets distincts : un fonds social pour les écoles, la santé, le sport et les projets communautaires ; un fonds d’investissement pour des interventions remboursables ou des participations.
6 Monétiser les actifs immobiliers improductifs de l État
L’État possède des terrains, bâtiments, entrepôts, logements et anciennes installations dont une partie génère peu de revenus. La première étape est un inventaire géolocalisé précisant le titre, l’occupation, l’état physique, la valeur, le potentiel et le caractère stratégique de chaque bien.
Monétiser ne signifie pas nécessairement vendre. Les instruments comprennent la location longue durée, le bail emphytéotique, la concession, l’apport à une société de projet, le partenariat public-privé, une société foncière publique ou un fonds immobilier. Les recettes exceptionnelles ne devraient pas financer des dépenses récurrentes.
7 Organiser l actionnariat populaire
L’actionnariat populaire permettrait aux citoyens, y compris à la diaspora, de devenir copropriétaires de mines, centrales énergétiques, unités agro-industrielles, infrastructures, sociétés immobilières ou entreprises publiques ouvertes partiellement au capital.
Cette ambition exige un cadre protecteur : appel public à l’épargne autorisé, prospectus compréhensible, comptes séquestres, information régulière, protection des minoritaires, plateforme numérique agréée, représentation collective des petits porteurs et éducation financière.
8 Diaspora marchés financiers et fonds propres
Les transferts personnels représentaient environ 4 % du PIB en 2024. Leur utilité sociale est incontestable. L’objectif n’est pas de les détourner, mais d’offrir à la diaspora des instruments supplémentaires : comptes d’épargne rémunérés, obligations diaspora, clubs d’investisseurs, fonds de capital-investissement et participations dans des projets identifiables.
Le marché financier régional doit être davantage utilisé par les entreprises, et pas seulement par l’État. Les SGI peuvent préparer les entreprises à l’émission obligataire, à l’ouverture du capital et, pour les plus mûres, à la cotation.
Organisation proposée pour la BMS
La BMS transformée pourrait conserver un pôle commercial et de solidarité pour les dépôts, les services bancaires, la microfinance et les crédits ordinaires, et créer un pôle développement, comptablement distinct, pour les financements longs. Ce second pôle mobiliserait des émissions obligataires régionales et des lignes de la BOAD, de la BAD, d’Afreximbank, de la Banque islamique de développement et d’autres institutions. L’accès au marché international ne devrait intervenir qu’après consolidation financière, notation et maîtrise du risque de change.
Gouvernance du mécanisme PMU Mali
Le PMU-Mali a déjà joué un rôle d’investisseur institutionnel. Il figurait parmi les actionnaires importants de la BMS dans la ventilation publiée en 2021 et détenait 2,40 % du Fonds de garantie pour le secteur privé à la fin de 2024. Les gains des parieurs, la sécurité de paiement et les besoins d’exploitation doivent rester intégralement protégés. Les projets financés devraient être publiés, évalués et visiblement attribués à sa contribution. Une politique de jeu responsable doit accompagner cette fonction économique et sociale.
Quatrième partie Architecture proposée
La réforme ne doit pas créer une constellation d’organismes isolés. Elle doit organiser une chaîne cohérente allant de la collecte de l’épargne à l’évaluation du projet, puis au financement, à la garantie, au suivi et à la publication des résultats.
| Institution | Fonction principale | Ressources ou instruments |
| CDC-Mali | Investisseur public de long terme | Consignations, mandats, obligations, fonds |
| BMS transformée | Financement et cofinancement du développement | Dépôts, obligations, lignes longues |
| Fonds de pension | Placement prudent des réserves sociales | Obligations, immobilier, fonds diversifiés |
| Assurances | Placement des réserves techniques | Titres, fonds, immobilier productif |
| PMU-Mali | Contribution économique et sociale encadrée | Dividendes, quote-part, excédents, participations |
| Société foncière | Valorisation du patrimoine non stratégique | Baux, concessions, apports, fonds immobiliers |
| Fonds de garantie | Réduction du risque des prêteurs | Garanties partielles, contre-garanties |
| Fonds citoyens | Actionnariat populaire et diaspora | Petites souscriptions, actions, parts de fonds |
| Marché régional | Mobilisation et négociation de capitaux | Actions, obligations et titrisation |
| Banques commerciales | Crédit d’exploitation et cofinancement | Dépôts, refinancement, syndication |
Principes de fonctionnement
1. Séparer les ressources protégées, les fonds budgétaires, les dons et les investissements remboursables.
2. Évaluer chaque projet selon sa rentabilité, son impact, son risque et sa capacité de remboursement.
3. Éviter toute obligation imposant aux fonds de pension ou aux assurances de financer un projet non viable.
4. Publier les critères de sélection, les coûts, les bénéficiaires effectifs et les résultats.
5. Diversifier les risques par secteur, région, promoteur, devise et durée.
6. Combiner fonds propres, dette, garantie et assistance technique.
7. Protéger la gouvernance contre les interventions non économiques et les conflits d’intérêts.
Instruments à développer
• Obligations de développement, vertes, agricoles, industrielles et diaspora.
• Fonds de capital-investissement et fonds de préparation de projets.
• Crédit-bail pour les équipements agricoles, industriels et énergétiques.
• Affacturage pour réduire les besoins de trésorerie des PME.
• Titrisation prudente de créances ou de revenus contractuels.
• Financement mixte associant ressources publiques, privées et concessionnelles.
• Garanties partielles et mécanismes de première perte limités et transparents.
• Plateformes réglementées de souscription populaire et diasporique.
Cinquième partie Feuille de route de mise en œuvre
| Phase | Échéance | Décisions prioritaires |
| 1 Diagnostic et sécurisation | 0 à 12 mois | Audit BMS, inventaire immobilier, cartographie des ressources, stratégie CDC, revue juridique |
| 2 Construction des instruments | 12 à 30 mois | Deux pôles BMS, société foncière, fonds citoyens, conventions, fonds PMU, projets |
| 3 Mobilisation à grande échelle | 30 à 60 mois | Émissions, fonds sectoriels, cofinancements et opérations immobilières |
| 4 Consolidation | 5 à 10 ans | Évaluation, ajustement prudentiel, marché et cotation de sociétés matures |
Les douze décisions prioritaires
1. Créer un comité de transformation du financement de l’économie associant secteur public, secteur privé, régulateurs et investisseurs.
2. Achever l’opérationnalisation de la CDC-Mali et publier sa doctrine d’investissement.
3. Réaliser un audit stratégique, financier et juridique de la BMS-SA.
4. Définir les deux pôles et le contrat de performance de la future banque de développement et de solidarité.
5. Élaborer un cadre prudentiel de participation volontaire des retraites et assurances.
6. Créer une société foncière publique après inventaire et sécurisation du patrimoine.
7. Instituer les deux guichets PMU-Mali avec une affectation fondée sur le résultat disponible.
8. Adopter un cadre de l’actionnariat populaire conforme à la réglementation régionale.
9. Renforcer le Fonds de garantie et coordonner ses interventions avec les banques.
10. Créer un fonds de préparation des projets.
11. Lancer des obligations thématiques et diaspora adossées à des projets identifiés.
12. Mettre en place un tableau de bord public annuel du financement de l’économie.
Indicateurs de suivi
| Domaine | Indicateur proposé | Finalité |
| Profondeur | Crédit privé en pourcentage du PIB | Mesurer le financement de l’économie |
| Durée | Part des crédits de plus de cinq ans | Suivre les ressources longues |
| Production | Part agriculture industrie énergie | Mesurer la réorientation productive |
| Inclusion | Part PME femmes jeunes et régions | Vérifier l’accès équitable |
| Fonds propres | Capitaux levés par actions et fonds | Réduire la dépendance à la dette |
| Patrimoine | Revenus des actifs valorisés | Évaluer la monétisation |
| PMU-Mali | Montants affectés et résultats | Garantir la traçabilité |
| Risque | Créances en souffrance et pertes | Préserver la viabilité |
| Transparence | Rapports publiés et projets évalués | Renforcer la confiance |
Sixième partie Risques et garanties
Une stratégie de ressources longues peut échouer si elle devient un canal de financement politique, si les projets sont mal préparés ou si les risques sont transférés sans transparence au contribuable, aux retraités ou aux assurés. Les principales garanties sont les suivantes.
• Indépendance et compétence des conseils d’administration.
• Sélection des projets sur la base de critères publiés.
• Audits externes, certification des comptes et contrôle public adapté.
• Publication des bénéficiaires effectifs et prévention des conflits d’intérêts.
• Limites d’exposition, diversification et tests de résistance.
• Évaluation environnementale et sociale des investissements.
• Protection intégrale des pensions, réserves techniques et gains des parieurs.
• Interdiction d’utiliser les recettes exceptionnelles d’actifs pour financer durablement des charges récurrentes.
• Évaluation indépendante de l’impact économique et social.
Conclusion
En soixante-six ans, le Mali est passé d’un système financier administré et centré sur l’État à une architecture régionale, bancaire et numérique plus diversifiée. Ce changement a amélioré la stabilité et le volume du financement, mais il n’a pas encore produit les capitaux longs nécessaires à la transformation structurelle.
La prochaine étape ne consiste pas à revenir à une allocation administrative du crédit. Elle consiste à mobiliser méthodiquement les ressources déjà présentes dans l’économie, à créer des instruments adaptés et à imposer une gouvernance exigeante.
La CDC-Mali, la BMS transformée, les fonds de pension, les assurances, le PMU-Mali, le Fonds de garantie, le marché financier régional, la diaspora, l’actionnariat populaire et le patrimoine immobilier public peuvent former les piliers d’un écosystème national de financement du développement.
La réussite dépendra moins du nombre d’institutions que de leur coordination, de la qualité des projets et de la confiance. Chaque franc mobilisé doit être traçable, produire un actif, renforcer la capacité productive ou améliorer durablement le bien-être collectif. C’est ainsi que l’épargne nationale pourra devenir un instrument de souveraineté économique et de prospérité partagée.
Annexe 1 Chronologie sélective
| Année | Événement | Portée financière |
| 1960 | Indépendance du Mali | Construction des institutions nationales |
| 1962 | Franc malien et Banque de la République | Autonomie monétaire |
| 1968 | Création de la BDM | Financement du développement |
| 1981-1982 | Création et démarrage de la BNDA | Financement agricole |
| 1984 | Retour dans l’UMOA | Stabilité et intégration |
| 1994 | Dévaluation et création de l’UEMOA | Réformes et compétitivité |
| Années 1990 | Essor de la microfinance | Élargissement de l’accès |
| 1994 | Création du PMU-Mali | Recettes et contributions sociales |
| 1998 | Démarrage de la BRVM | Actions et obligations régionales |
| 2002 | Démarrage de la BMS-SA | Solidarité PME et microfinance |
| Années 2000 | Essor des titres publics | Financement régional des États |
| Années 2010 | Diffusion du mobile money | Inclusion financière |
| 2025 | Création de la CDC-Mali | Investissement public de long terme |
| 2026 | Nouvelle architecture proposée | Coordination de l’épargne et des actifs |
Annexe 2 Matrice des ressources et des emplois
| Ressource | Durée naturelle | Emplois adaptés | Protection nécessaire |
| Dépôts bancaires | Courte à moyenne | Trésorerie et crédit commercial | Liquidité et ratios |
| Retraites | Longue | Obligations, logement, infrastructures | Paiement des pensions |
| Assurances | Selon les contrats | Titres, immobilier et fonds | Réserves techniques |
| CDC-Mali | Moyenne à longue | Intérêt général et investissement | Inviolabilité des fonds |
| PMU-Mali | Résultat disponible | Social, garanties et participations | Gains, charges et réserves |
| Actifs publics | Capital immobilisé | Apports, baux, fonds immobiliers | Inventaire et concurrence |
| Diaspora et citoyens | Variable | Obligations, actions et fonds | Protection des investisseurs |
Sources et bibliographie sélective
Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest. Histoire de l’Union monétaire ouest-africaine, tome II.
Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest. Dates clés de la BCEAO et présentation de l’UMOA.
Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest. Annuaire des banques et établissements financiers de l’UMOA, 2021.
Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest. Rapport annuel 2024.
Commission bancaire de l’UMOA. Rapport annuel 2024.
Banque mondiale. Indicateurs du développement dans le monde : crédit au secteur privé et transferts personnels, Mali.
Fonds monétaire international. Mali, consultations au titre de l’article IV de 2025 et analyse de viabilité de la dette.
Organisation mondiale du commerce. Examen des politiques commerciales du Mali, 1998.
Banque nationale de développement agricole. Historique et présentation institutionnelle.
Banque malienne de solidarité. Rapport annuel 2024.
République du Mali. Loi no 2025-003 du 7 mai 2025 portant création de la CDC-Mali.
République du Mali. Décret d’organisation de la CDC-Mali, Journal officiel du 16 mai 2025.
Ministère de l’Économie et des Finances. Situation des participations de l’État, 31 décembre 2024.
Fonds de garantie pour le secteur privé. Rapport annuel 2024.
PMU-Mali. Communications relatives aux exercices 2024 et 2025.
UMOA-Titres. Bulletins statistiques du marché des titres publics.
Autorité des marchés financiers de l’UMOA. Textes relatifs à l’appel public à l’épargne.
Conférence interafricaine des marchés d’assurances. Code CIMA.
Note méthodologique
Les données récentes citées correspondent aux dernières publications identifiées au moment de la rédaction. Les chiffres relatifs à l’actionnariat, aux participations publiques et aux actifs institutionnels doivent être actualisés avant toute décision. Les propositions de réforme sont des orientations stratégiques et ne remplacent ni les études de faisabilité, ni les audits, ni les autorisations des autorités compétentes.
Harouna Niang
Économiste et ancien ministre malien
Harouna Niang | Septembre 2026 |

