Par Harouna Niang
Économiste – Ancien Ministre de l’Industrie, du Commerce et de la Promotion des Investissements du Mali
Cette tribune constitue une modeste contribution au débat actuel sur la paix, la stabilité et la coopération stratégique au Sahel.
Les débats récents autour des relations entre le Mali et l’Algérie révèlent la profondeur des incompréhensions qui se sont progressivement installées entre deux pays pourtant liés par la géographie, l’histoire, les échanges humains et des intérêts stratégiques majeurs.
Mon intention n’est ni d’alimenter une quelconque polémique, ni de distribuer les torts et les raisons. Elle est simplement d’inviter à une réflexion dépassionnée sur les leçons que nous pouvons tirer de plusieurs décennies de médiations, de négociations, d’accords de paix et de crises récurrentes.
Le Mali et l’Algérie sont deux pays voisins. Ils le resteront toujours. Aucune crise diplomatique, aussi profonde soit-elle, ne changera cette réalité. Nos deux pays partagent une longue frontière, des populations liées par l’histoire, des défis sécuritaires communs et une responsabilité particulière dans la stabilité du Sahara et du Sahel.
C’est pourquoi la question essentielle n’est pas de savoir si le Mali et l’Algérie doivent coopérer. Ils y sont condamnés par la géographie et par l’histoire. La vraie question est de savoir comment reconstruire une coopération fondée sur le respect mutuel, l’égalité souveraine, la confiance et les résultats concrets au bénéfice des populations.
L’Algérie a joué, depuis plusieurs décennies, un rôle important dans les différentes tentatives de règlement des crises du Nord du Mali. Les Accords de Tamanrasset de 1991, le Pacte national de 1992, l’Accord d’Alger de 2006 et l’Accord pour la paix et la réconciliation de 2015 témoignent de cette implication.
Ce rôle historique doit être reconnu.
Mais reconnaître un rôle historique ne signifie pas renoncer à évaluer les résultats obtenus.
Une médiation ne peut être jugée uniquement à la qualité des textes signés. Elle doit aussi être appréciée à l’aune de sa capacité à restaurer durablement la paix, la sécurité, l’autorité de l’État, la libre circulation des personnes et des biens, ainsi que l’accès des populations aux services sociaux de base.
Or, près d’une décennie après la signature de l’Accord de 2015, force est de constater que les résultats sont restés très en deçà des attentes.
Le processus de désarmement, de démobilisation et de réintégration a connu des retards considérables. Le redéploiement effectif de l’administration est demeuré incomplet. De vastes zones sont restées longtemps en dehors de l’autorité effective de l’État.
Les premières victimes de cette situation ont été les populations civiles.
Dans plusieurs localités, les écoles ont cessé de fonctionner normalement. Les centres de santé ont été affaiblis ou fermés. L’administration, la justice, les services de sécurité et les services sociaux de base ont été absents ou fortement réduits. Les populations que les groupes armés prétendaient défendre ont souvent été les premières à subir les conséquences de cette absence prolongée de l’État.
Pendant ce temps, l’insécurité, les trafics illicites, les enlèvements, la contrebande, le trafic d’armes, le trafic de drogues et l’économie criminelle ont prospéré dans des espaces insuffisamment contrôlés.
Cette situation ne pouvait pas être considérée comme une paix durable.
Les difficultés rencontrées dans la mise en œuvre des différents accords ne peuvent naturellement pas être imputées à un seul acteur. Elles résultent d’une responsabilité partagée entre les parties maliennes, les mouvements armés, les médiateurs et l’ensemble des partenaires internationaux impliqués dans le processus.
Mais reconnaître cette responsabilité partagée impose aussi de regarder lucidement les insuffisances de la médiation.
Une médiation crédible ne consiste pas seulement à rapprocher les positions et à obtenir une signature. Elle suppose un suivi rigoureux des engagements, une impartialité incontestable, des mécanismes efficaces de règlement des différends et une capacité réelle à rappeler toutes les parties à leurs obligations.
Lorsque certains engagements essentiels ne sont pas respectés, lorsque les délais sont dépassés, lorsque les groupes armés conservent leurs capacités militaires, lorsque l’État ne peut pas se redéployer normalement, lorsque les populations restent privées de services publics essentiels, il est légitime de s’interroger sur l’efficacité du processus.
Une médiation ne doit pas devenir un mode permanent de gouvernance d’une partie du territoire d’un État souverain.
Elle est par nature un mécanisme transitoire destiné à aider les parties à retrouver une relation normale, dans le respect de l’unité nationale, de l’intégrité territoriale et de l’autorité légitime de l’État.
À partir du moment où un processus s’installe dans la durée sans produire les résultats attendus, l’État concerné est fondé à le réévaluer et à rechercher une nouvelle approche.
C’est dans ce contexte que le Mali a estimé devoir reprendre pleinement en main sa responsabilité régalienne de restaurer son autorité sur l’ensemble du territoire national.
On peut discuter des méthodes. On peut débattre des choix stratégiques. Mais le principe selon lequel un État souverain cherche à exercer son autorité sur l’ensemble de son territoire ne peut être contesté.
La souveraineté n’est pas seulement un mot. Elle implique la responsabilité de protéger les citoyens, d’assurer la sécurité, de garantir la justice, de faire fonctionner les services publics et de créer les conditions du développement.
Aucune médiation internationale, aussi bien intentionnée soit-elle, ne peut durablement se substituer à cette responsabilité fondamentale.
Mais la souveraineté ne doit pas non plus être comprise comme un refus de la coopération.
Un État souverain doit pouvoir coopérer librement avec ses voisins, ses partenaires régionaux et internationaux, sans subir d’injonctions, mais aussi sans se fermer aux dialogues utiles.
C’est pourquoi le Mali et l’Algérie doivent aujourd’hui travailler à dépasser les incompréhensions actuelles.
Nos deux pays ont davantage intérêt à coopérer qu’à se confronter. Les défis auxquels ils sont confrontés sont largement communs : terrorisme, criminalité transfrontalière, trafics illicites, migrations irrégulières, pauvreté, chômage des jeunes, effets du changement climatique, insuffisance des infrastructures et fragilité des économies locales.
Ces défis ne connaissent pas de frontières.
Le véritable ennemi de nos peuples n’est ni le Mali, ni l’Algérie. Ce sont le terrorisme, la pauvreté, le sous-développement, le chômage des jeunes, les trafics criminels et les effets du changement climatique.
C’est contre ces défis communs que nous devons mobiliser notre intelligence, nos ressources et notre volonté politique.
La paix ne peut être durable si elle n’est pas accompagnée d’un véritable projet de développement économique.
Les armes peuvent réduire temporairement la violence. Elles ne créent ni emplois, ni écoles, ni entreprises, ni espoir. Les accords politiques peuvent mettre fin à des affrontements. Ils ne remplacent pas les investissements, les infrastructures, la bonne gouvernance, l’accès à l’eau, à l’énergie, à l’éducation, à la santé et au financement.
Au Sahel, la sécurité et le développement doivent avancer ensemble. L’une ne peut durablement réussir sans l’autre.
C’est pourquoi une nouvelle coopération Mali–Algérie devrait reposer sur dix principes simples.
Le premier est le respect absolu de la souveraineté de chaque État.
Le deuxième est la non-ingérence dans les choix politiques internes.
Le troisième est la coopération sécuritaire contre les menaces communes.
Le quatrième est la transformation des zones frontalières en espaces de développement, et non en zones de marginalisation.
Le cinquième est la promotion des échanges économiques légaux afin de réduire l’espace occupé par les trafics illicites.
Le sixième est l’investissement conjoint dans les infrastructures, l’énergie, l’eau, les télécommunications et les services sociaux de base.
Le septième est la création de mécanismes réguliers de dialogue politique entre Bamako et Alger pour prévenir les malentendus avant qu’ils ne deviennent des crises.
Le huitième est la mise en place de projets économiques communs dans les régions frontalières, notamment dans l’énergie solaire, l’agriculture saharienne, l’élevage, les transports, le commerce et les services.
Le neuvième est le renforcement des échanges universitaires, culturels et scientifiques entre les jeunes des deux pays.
Le dixième est l’évaluation permanente de la coopération à partir des résultats obtenus pour les populations.
Les peuples ne jugent pas les politiques publiques à la beauté des discours. Ils les jugent à leurs effets concrets sur leur vie quotidienne.
Les habitants de Kidal, Gao, Tombouctou, Ménaka ou Taoudéni, comme ceux d’Adrar, Tamanrasset ou Illizi, attendent des écoles ouvertes, des centres de santé fonctionnels, des routes praticables, de l’eau, de l’électricité, des emplois, de la sécurité et des perspectives d’avenir pour leurs enfants.
C’est à cette aune que doivent désormais être appréciées les initiatives diplomatiques concernant le Sahel.
Au-delà du Mali et de l’Algérie, c’est toute l’Afrique qui est interpellée.
Nos États devront apprendre à gérer leurs différends avec davantage de dialogue, de confiance et de respect mutuel. Les défis du XXIᵉ siècle exigent moins de postures et davantage de coopération stratégique.
Aucun pays africain, aussi puissant soit-il, ne pourra relever seul les défis de la sécurité, du développement, de la souveraineté alimentaire, de la transition énergétique, du changement climatique et de l’emploi des jeunes.
Le Mali et l’Algérie ne choisiront jamais leurs voisins. Mais ils peuvent choisir la nature de leurs relations.
Ils peuvent choisir la méfiance ou la confiance.
Ils peuvent choisir la confrontation ou la coopération.
Ils peuvent choisir les incompréhensions durables ou le dialogue stratégique.
Pour ma part, je crois que l’intérêt supérieur de nos peuples commande de choisir la coopération.
L’histoire ne retiendra pas le nombre de nos désaccords diplomatiques. Elle retiendra notre capacité à construire un Sahel stable, prospère, intégré et réconcilié.
C’est cette ambition qui doit désormais guider l’action de tous les dirigeants africains.
Harouna Niang
Économiste – Ancien Ministre de l’Industrie, du Commerce et de la Promotion des Investissements du Mali

