Maroc : du retour à l’Union africaine à la construction de partenariats stratégiques

Date:

Khalid Cherkaoui Semmouni
Directeur du Centre de Rabat pour les Études Politiques et Stratégiques

Au cours des vingt-sept dernières années, la politique africaine du Maroc a connu une transformation substantielle, tant dans sa conception stratégique que dans ses objectifs et ses instruments d’action. Depuis l’accession au trône du Roi Mohammed VI en 1999, le continent africain occupe une place prépondérante dans les orientations de la politique étrangère du Royaume. L’Afrique n’est désormais plus appréhendée comme un simple espace géographique d’extension de l’action diplomatique marocaine, mais comme un environnement stratégique dans lequel s’articulent des enjeux économiques, sécuritaires, sociaux, culturels et humanitaires, tout en se dessinant progressivement les contours d’un nouvel équilibre régional.
Cette évolution traduit le passage d’une diplomatie principalement fondée sur l’entretien de relations bilatérales traditionnelles à une diplomatie davantage orientée vers l’initiative, la réalisation de projets structurants et la constitution de partenariats durables. Dans cette perspective, le Maroc s’est progressivement affirmé comme l’un des acteurs les plus engagés dans la dynamique de coopération Sud-Sud sur le continent africain.

Le retour à l’Union africaine : la réintégration d’un espace stratégique

Le retour du Maroc au sein de l’Union africaine en 2017 a constitué une étape majeure dans la recomposition de sa politique africaine. Après plusieurs décennies d’absence de l’organisation panafricaine, le Royaume a fait le choix de réintégrer pleinement son espace institutionnel africain afin de participer directement à ses mécanismes décisionnels, de défendre ses intérêts stratégiques et de contribuer aux débats portant sur les enjeux qui déterminent l’avenir du continent.


Cette réintégration ne saurait être réduite à un simple acte diplomatique. Elle a constitué le point de départ d’un approfondissement de la présence marocaine au sein de l’architecture institutionnelle africaine. Depuis son retour, le Maroc s’est impliqué dans plusieurs dossiers considérés comme prioritaires pour le continent, notamment la prévention et la gestion des conflits, la lutte contre le terrorisme et l’extrémisme violent, le développement durable, la migration, la lutte contre les effets du changement climatique ainsi que la coopération économique et commerciale.


Le Royaume a également renforcé sa participation aux institutions et aux mécanismes de l’Union africaine, notamment au Conseil de paix et de sécurité. Cette implication traduit le passage d’une participation essentiellement diplomatique à une contribution plus active aux débats relatifs à la sécurité collective et à la stabilité du continent.


Cette orientation revêt une importance particulière au regard des défis auxquels sont confrontés le Sahel et la région sahélo-saharienne, notamment la progression des organisations terroristes, l’essor de la criminalité transnationale organisée, la porosité des frontières et l’instabilité politique qui affecte plusieurs États africains. Dans ce contexte, la présence du Maroc au sein des mécanismes continentaux lui permet de promouvoir ses approches, de défendre ses intérêts et de développer des mécanismes de coopération multilatérale avec les États et les institutions africaines.


L’appartenance africaine du Maroc s’est ainsi progressivement transformée en un choix stratégique structurant de sa politique étrangère. Elle repose sur une conviction fondamentale : la stabilité, la sécurité et la prospérité du Royaume sont étroitement liées à celles de son environnement africain.

De la coopération au partenariat économique

L’une des manifestations les plus significatives de l’évolution de la politique africaine du Maroc réside dans l’essor de sa présence économique et financière sur le continent. Les entreprises et les groupes marocains ont progressivement consolidé leur implantation dans plusieurs pays africains, notamment dans les secteurs bancaire et financier, des télécommunications, de l’assurance, de l’industrie, de l’agriculture, de l’énergie, des services, de la logistique et de la formation.


Cette dynamique a favorisé l’émergence de réseaux économiques reliant davantage le Maroc à son environnement africain. Elle s’est également accompagnée d’un transfert d’expertise, de technologies et de savoir-faire, ainsi que d’actions de formation et de renforcement des capacités humaines. La coopération marocaine tend ainsi à dépasser progressivement la logique de l’aide ponctuelle pour s’inscrire dans une démarche de partenariats productifs, structurants et durables.
Cette approche présente un intérêt particulier dans la mesure où elle appréhende l’investissement comme un instrument de développement partagé et de consolidation des relations à long terme. La présence économique marocaine en Afrique ne se limite donc pas aux échanges commerciaux ou aux investissements directs. Elle s’inscrit également dans une logique de partage des compétences, de valorisation des expériences et de contribution au développement des capacités institutionnelles et humaines des pays partenaires.


Dans le secteur agricole, le Maroc s’est notamment engagé dans différents projets et programmes destinés à soutenir la productivité agricole, à promouvoir les techniques adaptées aux contraintes climatiques et à renforcer les capacités des pays africains en matière de sécurité alimentaire. Ces initiatives prennent une importance accrue dans un contexte marqué par les effets du changement climatique, la pression démographique et la vulnérabilité des systèmes alimentaires.


La coopération s’est également étendue aux dimensions humaines, institutionnelles et culturelles. La formation d’étudiants et de cadres africains, ainsi que les programmes consacrés à la formation des imams et des guides religieux, témoignent de la volonté de renforcer les liens humains et culturels entre le Maroc et les autres pays du continent. Cette dimension contribue à inscrire la coopération dans une perspective de long terme, fondée sur la formation, la transmission des connaissances et la consolidation des réseaux humains.

L’Initiative atlantique : vers un nouvel espace d’intégration africaine

Au cours des dernières années, la vision marocaine de l’action africaine s’est progressivement élargie à des projets d’une portée géoéconomique et géopolitique plus ambitieuse. L’Initiative atlantique, visant notamment à faciliter l’accès des États du Sahel à l’océan Atlantique, constitue à cet égard l’une des expressions les plus significatives de cette évolution.


Cette initiative comporte plusieurs dimensions complémentaires — économique, géopolitique, logistique et développementale. Elle vise à favoriser l’émergence d’un espace africain atlantique susceptible de renforcer les échanges commerciaux, d’améliorer la connectivité des infrastructures et de créer de nouvelles perspectives d’intégration pour les États africains enclavés.


Au-delà de sa dimension infrastructurelle, cette initiative traduit une conception de l’espace atlantique comme un levier potentiel d’intégration régionale. L’océan Atlantique est ainsi appréhendé non plus seulement comme une façade maritime, mais comme un espace de circulation, de coopération et d’interconnexion entre les économies africaines.


Dans cette perspective, la façade atlantique africaine pourrait constituer une plateforme favorisant la coopération économique, la stabilité régionale et la construction de nouvelles chaînes de valeur. Elle s’inscrit ainsi dans une approche qui associe infrastructures, commerce, mobilité et développement économique.

Le Gazoduc Nigeria-Maroc : au-delà de la dimension énergétique

Le projet de Gazoduc africain atlantique Nigeria-Maroc constitue l’un des projets emblématiques de la transformation de la politique marocaine à l’égard du continent. Sa portée dépasse largement la seule question du transport du gaz naturel, puisqu’il s’inscrit dans une perspective plus large d’intégration économique régionale, de renforcement de la sécurité énergétique et de soutien au développement industriel en Afrique de l’Ouest.


Le projet, qui s’étendrait sur environ 6 800 kilomètres, a pour objectif de relier les ressources gazières du Nigeria au Maroc, avec une perspective de connexion, à terme, aux infrastructures gazières européennes. En juillet 2026, il a franchi une étape institutionnelle importante avec la signature, par les États membres de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), de l’accord intergouvernemental relatif au projet, lors du sommet de l’organisation tenu à Freetown le 19 juillet.


L’intérêt stratégique du projet réside précisément dans sa capacité potentielle à dépasser la fonction de simple infrastructure énergétique. Il pourrait contribuer à l’émergence d’un corridor régional intégré, susceptible de renforcer l’interconnexion des économies africaines et de stimuler les échanges commerciaux, l’investissement et le développement industriel.
L’amélioration de l’accès à une énergie plus fiable pourrait également contribuer au renforcement de la sécurité énergétique des pays concernés et à la réduction de certaines contraintes infrastructurelles qui limitent le développement des activités économiques et industrielles, notamment dans les États confrontés à des déficits en matière d’infrastructures énergétiques.


Le projet doit ainsi être appréhendé dans une perspective multidimensionnelle, à l’intersection des enjeux énergétiques, économiques, géopolitiques et infrastructurels. Sa réalisation pourrait, à terme, contribuer à renforcer l’interdépendance économique entre les pays concernés et à favoriser une intégration régionale davantage structurée.

Vingt-sept années de transformation : vers une stratégie africaine intégrée

Le bilan des vingt-sept dernières années met en évidence une évolution profonde de la politique africaine du Maroc. Celle-ci ne semble plus relever d’initiatives ponctuelles ou de démarches diplomatiques isolées, mais s’inscrit progressivement dans une vision stratégique intégrée combinant diplomatie, coopération économique, investissement, développement humain, infrastructures et sécurité.


Du retour au sein de l’Union africaine au développement de partenariats économiques, en passant par l’Initiative atlantique et les grands projets énergétiques et infrastructurels, le Maroc cherche à consolider une position spécifique au sein de l’espace africain : celle d’un partenaire engagé dans la construction d’intérêts communs et dans la promotion d’une coopération fondée sur la réciprocité.


Cette orientation repose sur l’idée que l’Afrique ne constitue pas uniquement une profondeur stratégique pour le Maroc, mais également un espace dans lequel se construisent des interdépendances économiques, humaines et géopolitiques susceptibles de façonner l’avenir commun des États du continent.


L’un des principaux traits de la politique africaine conduite sous le règne du Roi Mohammed VI réside ainsi dans la redéfinition progressive des relations entre le Maroc et les États africains autour de quatre dimensions fondamentales : la présence institutionnelle, le partenariat économique, la réalisation de projets structurants et la recherche d’intérêts mutuels.


Dans cette perspective, la coopération Sud-Sud apparaît non seulement comme un instrument de la politique étrangère marocaine, mais comme un choix stratégique destiné à inscrire durablement le Royaume dans les dynamiques de transformation du continent. L’Afrique constitue ainsi l’un des principaux espaces à partir desquels le Maroc entend consolider sa position régionale et internationale au cours des prochaines décennies.

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Croissance Afrique (sarl) est un Média multi-support qui propose plusieurs rubriques axées sur l’actualité économique du continent. Le magazine est un journal (en ligne dont un mensuel disponible dans les kiosques à journaux) qui traite spécialement les informations financières dédiées à l’Afrique. Il est également le premier média malien spécialisé dans la production d’Informations Économiques, financières, Stratégiques, et orienté vers le reste du monde. Le Magazine a été fondé en Novembre 2017 à Bamako.

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