Bab-el-Mandeb et Ormuz : Quand Deux Détroits Menacent l’Économie Mondiale et Fragilisent le Mali

Date:


Par Issa Dembélé, MBA Management des Énergies Pétrolières et Gazières
Mars 2026

I. Une Analyse qui a Porté Ses Fruits : Le Mali Face à la Réalité des Marchés


Dans une analyse publiée le 20 février 2026, nous avions alerté sur les risques d’une perturbation des flux pétroliers mondiaux liée aux tensions géopolitiques autour du détroit d’Ormuz, et leurs conséquences prévisibles sur les prix des hydrocarbures au Mali. Quelques jours seulement après cette publication, les faits ont confirmé cette anticipation. Selon un communiqué officiel de l’Office Malien des Produits Pétroliers (OMAP), publié le vendredi 27 mars 2026 sous la signature de son Président Directeur Général Diakaridia Dembélé, de nouveaux prix indicatifs plafonds ont été fixés à la pompe, applicables à compter du samedi 28 mars 2026 à minuit :


Le litre de diesel (gasoil) est passé de 725 FCFA à 940 FCFA, soit une hausse de +29,6 %
Le litre de supercarburant est passé de 775 FCFA à 875 FCFA, soit une hausse de +12,9 %


Le PDG de l’OMAP a lui-même déclaré sur l’ORTM que cette situation, indépendante de la volonté du Mali, a directement impacté les sources d’approvisionnement du pays, rendant les anciennes structures de prix inadaptées pour garantir un approvisionnement régulier en hydrocarbures (OMAP, mars 2026).


Ces chiffres s’inscrivent dans une réalité structurelle bien documentée. À l’échelle régionale, environ 70 % du diesel consommé en Afrique de l’Ouest provient de l’extérieur — principalement d’Asie (Inde, Moyen-Orient) et d’Europe — tandis que seulement 30 % est produit localement par les rares raffineries de la région, notamment la raffinerie Dangote au Nigeria, la SIR en Côte d’Ivoire et la SAR au Sénégal. Or, ce diesel importé d’Asie et du Moyen-Orient emprunte obligatoirement les routes maritimes passant par le détroit d’Ormuz, faisant de ce couloir stratégique un maillon directement lié au quotidien des populations ouest-africaines (EIA, 2023 ; UNCTAD, 2024).


Pour le Mali, pays encla vé sans raffinerie nationale opérationnelle, cette dépendance est encore plus marquée : le pays importe la totalité de ses produits pétroliers raffinés par voie terrestre, principalement depuis les ports d’Abidjan, de Dakar, de Lomé et de Conakry. Selon le Ministère de l’Économie et des Finances, le sous-secteur du pétrole représente environ 22 à 26 % de l’ensemble des importations maliennes, ce qui rend le pays très sensible à la volatilité des prix (Ministère de l’Économie et des Finances, Mali, 2025).


Et si le Mali avait disposé d’une capacité de stockage stratégique élevée ?


La réponse est claire : l’impact aurait été significativement amorti. Un stock de sécurité couvrant 60 à 90 jours de consommation nationale — comme le recommandent les standards de l’AIE — aurait permis à l’État malien de maintenir temporairement les prix à la pompe, le temps que les marchés se stabilisent. Selon l’OMAP, la consommation quotidienne nationale est estimée à 3,5 millions de litres, dont près de 60 % absorbés par le seul district de Bamako. Le stock stratégique n’est pas un luxe : c’est un outil de souveraineté économique. Son absence transforme chaque crise internationale en crise domestique immédiate.


II. Bab-el-Mandeb : Le Deuxième Verrou du Commerce Pétrolier Mondial


Si le détroit d’Ormuz est bien connu comme point névralgique du transit pétrolier mondial — par lequel transitent près de 20 % des exportations quotidiennes de pétrole —, le détroit de Bab-el-Mandeb — situé entre le Yémen, Djibouti et l’Érythrée — est tout aussi stratégique. Par ce couloir de 29 km de large transitent chaque jour environ 6 à 7 millions de barils de pétrole, ainsi qu’une part considérable du commerce maritime mondial entre l’Asie, le Golfe Persique et l’Europe via la mer Rouge et le canal de Suez (EIA, 2023).
Depuis 2023, les Houthis du Yémen — soutenus par l’Iran — ont multiplié les attaques contre des navires commerciaux en mer Rouge, perturbant significativement les routes maritimes. De nombreuses compagnies de transport ont dû contourner l’Afrique par le cap de Bonne-Espérance, allongeant les trajets de 10 à 14 jours supplémentaires, avec des surcoûts logistiques considérables répercutés sur les prix des produits importés (Conseil de Sécurité des Nations Unies, 2024).


Une fermeture totale ou partielle de Bab-el-Mandeb constituerait une menace directe sur :


Les exportations pétrolières du Golfe vers l’Europe et l’Asie


Le transit des produits raffinés vers l’Afrique de l’Ouest


Les coûts du fret maritime mondial


III. Le Scénario du Double Verrou : Ormuz + Bab-el-Mandeb


Le scénario le plus préoccupant — et malheureusement le plus plausible au regard des tensions actuelles — est celui d’une fermeture simultanée ou quasi-simultanée des deux détroits.


Sur les marchés mondiaux


Le prix du baril pourrait s’envoler entre 150 $ et 200 $, dépassant largement le pic historique de 2022
Environ 35 % du pétrole transporté par mer serait bloqué ou fortement perturbé
Une récession mondiale serait probable, avec une inflation généralisée sur les biens de consommation, les denrées alimentaires et les matières premières


Les pays émergents et en développement, déjà fragilités par la dette et la faiblesse de leurs monnaies, seraient les premiers touchés
Sur les routes d’approvisionnement
Le contournement par le cap de Bonne-Espérance deviendrait la seule option viable, saturant les capacités logistiques mondiales
Les délais de livraison s’allongeraient considérablement, aggravant les pénuries
Les primes d’assurance maritime exploseraient, renchérissant encore davantage le coût des importations


IV. Le Mali au Cœur de la Tempête : Un Pays Doublement Exposé


Pour le Mali, ce scénario revêt une gravité particulière. Pays encla vé, sans accès à la mer, totalement dépendant des corridors de transport terrestres depuis les ports d’Abidjan, de Dakar et de Lomé, le Mali subirait un effet de double peine.
La hausse des prix mondiaux se répercuterait mécaniquement sur les prix à la pompe, déjà en forte progression. Un baril à 180–200 $ pourrait faire passer le litre de diesel au-delà de 1 200 à 1 500 FCFA, avec des conséquences directes sur le coût des transports et de la logistique, le prix des denrées alimentaires, le coût de production de l’électricité (70 % thermique) et l’inflation générale des ménages.


Sans stock stratégique suffisant, le Mali pourrait également faire face à des ruptures d’approvisionnement en hydrocarbures, paralysant progressivement les secteurs clés : mines, BTP, agriculture mécanisée, santé, télécommunications. Le contexte sécuritaire local viendrait amplifier ces difficultés, les attaques sur les axes routiers rendant encore plus incertains les convois depuis les ports côtiers.


V. Les Recommandations Stratégiques : Anticiper Pour Résister

  1. Accélérer la transition vers les énergies renouvelables
    La mise en service rapide des centrales solaires de Safo, Tiakadougou et Sanankoroba doit être une priorité nationale absolue. Le potentiel solaire du Mali est considérable, avec une irradiation atteignant en moyenne 6 kWh/m²/j pour une durée d’ensoleillement journalier de 7 à 10 heures. Chaque mégawatt solaire installé réduit la dépendance aux hydrocarbures importés et renforce la résilience énergétique du pays. L’objectif doit être de porter la part du renouvelable à plus de 50 % du mix électrique national.
  2. Créer un stock stratégique national d’hydrocarbures
    C’est la leçon la plus directe tirée de la hausse récente. Il est essentiel de rappeler que 60 % des approvisionnements en hydrocarbures de l’État malien sont constitués de diesel — carburant moteur de l’économie réelle (transport, groupes électrogènes, agriculture, BTP) — et 40 % d’autres produits (supercarburant, kérosène, fuel-oil). Cette prépondérance du diesel rend toute hausse de ce carburant particulièrement dévastatrice pour l’ensemble des chaînes économiques. Selon l’OMAP, la consommation quotidienne nationale est estimée à 3,5 millions de litres. Constituer un stock stratégique de 60 à 90 jours représente donc un investissement prioritaire et non négociable. Ce stock aurait suffi, dans la situation actuelle, à amortir partiellement la hausse et à protéger temporairement le pouvoir d’achat des Maliens.
  3. Sécuriser les approvisionnements par des contrats à long terme et diversifier les sources
    Les opérateurs maliens du secteur pétrolier doivent privilégier des accords d’achat à long terme avec des fournisseurs diversifiés. La diversification géographique des sources d’approvisionnement — en explorant notamment des partenariats avec l’Algérie, le Sénégal, la Côte d’Ivoire ou le Niger via la Sonidep — réduirait la dépendance aux marchés spot, particulièrement volatils en période de crise.
  4. Engager une diplomatie énergétique active
    Dans le contexte du repositionnement géopolitique du Mali et de la création de l’Alliance des États du Sahel (AES), il devient stratégique de nouer des partenariats énergétiques solides permettant des conditions d’approvisionnement stables et moins exposées aux turbulences des marchés internationaux.

  5. Conclusion

  6. Les événements récents — hausse des prix à la pompe au Mali confirmée par l’OMAP, intensification des attaques Houthis en mer Rouge, tensions persistantes autour d’Ormuz — confirment que nous vivons dans un monde où la géopolitique des détroits dicte directement le quotidien des populations sahéliennes. Ce qui se passe à des milliers de kilomètres des côtes maliennes se retrouve dans le portefeuille du transporteur de Bamako, dans la facture d’électricité du commerçant de Mopti, dans le coût du carburant du paysan de Sikasso.

  7. L’analyse publiée en février 2026 avait anticipé cette dynamique. La réalité l’a confirmée. Il appartient désormais aux décideurs politiques, aux opérateurs économiques et à la société civile malienne de tirer les leçons de ces crises répétées pour bâtir une véritable souveraineté énergétique, seule garantie d’une résilience durable face aux chocs internationaux.

  8. La question n’est plus de savoir si une nouvelle crise viendra. La question est : le Mali sera-t-il prêt ?

Références

  1. Office Malien des Produits Pétroliers (OMAP), mars 2026. Communiqué officiel sur les nouveaux prix indicatifs plafonds des hydrocarbures. Bamako : OMAP.
  2. Agence Internationale de l’Énergie (AIE), 2022. Oil Market Report. Paris : AIE.
  3. U.S. Energy Information Administration (EIA), 2023. World Oil Transit Chokepoints. Washington : EIA.
  4. Ministère de l’Économie et des Finances (Mali), 2025. Diagnostic stratégique et évaluation de la vision Mali 2063. Bamako.
  5. Hamilton, J.D., 2009. Causes and Consequences of the Oil Shock of 2007–08. Journal of Economic Perspectives, 23(4), pp. 3–20.
  6. UNCTAD, 2024. Review of Maritime Transport. Genève : CNUCED.
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Croissance Afrique (sarl) est un Média multi-support qui propose plusieurs rubriques axées sur l’actualité économique du continent. Le magazine est un journal (en ligne dont un mensuel disponible dans les kiosques à journaux) qui traite spécialement les informations financières dédiées à l’Afrique. Il est également le premier média malien spécialisé dans la production d’Informations Économiques, financières, Stratégiques, et orienté vers le reste du monde. Le Magazine a été fondé en Novembre 2017 à Bamako.

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