(CROISSANCE AFRIQUE)-Les événements récents autour du protocole d’accord entre les États-Unis et l’Iran suscitent de nombreuses réactions à travers le monde. Vu d’Afrique, une question s’impose : que reste-t-il réellement des objectifs affichés au début de cette confrontation ?
Il faut d’abord rappeler qu’il ne s’agit pas d’un accord définitif mais d’un simple mémorandum d’accord d’une page et demie. Ce document contiendrait essentiellement des principes généraux et semblerait renvoyer les véritables négociations à plus tard. Les questions essentielles restent ouvertes.
L’Afrique observe ce dossier à distance sur le plan géographique, mais elle n’est ni absente ni naïve. Les Africains savent faire la différence entre un protocole d’accord et un accord définitif. Ils savent également qu’un mémorandum de quelques pages ne règle ni les questions juridiques, ni les questions stratégiques, ni les questions de fond qui demeurent ouvertes.
LES LIGNES ROUGES IRANIENNES ET LES QUESTIONS RESTÉES OUVERTES
Les lignes rouges iraniennes concernaient notamment le maintien du régime, la préservation de la souveraineté nationale, la question des missiles balistiques ainsi que la poursuite des capacités scientifiques et technologiques du pays.
Le régime est toujours en place. La question des missiles balistiques, pourtant présentée comme une menace majeure par les adversaires de l’Iran, n’a pas été intégrée au cœur des négociations. Rien de consistant sur la dénucléarisation de l’Iran. Bien au contraire ce pays conserve son potentiel.
Les capacités scientifiques, techniques et industrielles de l’Iran demeurent.
Pendant les négociations à venir, rien ne garantit que l’Iran acceptera les demandes américaines sur le nucléaire. Même sous les bombardements et la pression militaire maximale, Téhéran n’a jamais accepté d’abandonner ce qu’il considérait comme ses lignes rouges. Il est donc légitime de s’interroger sur ce qui pourrait le conduire à le faire aujourd’hui.
UN RAPPORT DE FORCE POLITIQUE ET ÉCONOMIQUE QUI INTERROGE
Le détroit d’Ormuz est rouvert, les exportations pétrolières iraniennes reprennent progressivement et des sommes considérables sont évoquées concernant les avoirs gelés et les futurs investissements. On parle notamment de plusieurs dizaines de milliards de dollars potentiellement disponibles.
Dans l’histoire des conflits, un pays véritablement vaincu ne reçoit généralement ni fonds débloqués, ni investissements massifs, ni reprise économique facilitée. Ces éléments méritent donc d’être examinés avec attention.
Un autre élément paraît particulièrement révélateur. Jusqu’à présent, ce sont principalement les responsables et les médias iraniens qui ont communiqué les détails du mémorandum, tandis que les États-Unis n’ont pas publié de version complète du texte. Ce contraste donne l’impression que Téhéran assume publiquement le contenu de l’accord et n’éprouve aucune difficulté à le défendre devant son opinion publique.
Le conflit semble également avoir renforcé, dans certaines régions du monde musulman, un sentiment de solidarité dépassant les clivages traditionnels entre sunnites et chiites.
Depuis l’Afrique de l’Ouest, il n’est pas rare d’entendre des voix exprimer leur admiration pour la résilience de l’Iran durant cette crise. Certains vont jusqu’à évoquer l’idée d’envoyer leurs enfants étudier les sciences, l’ingénierie ou les technologies dans les universités iraniennes. Que ce phénomène soit limité ou plus large, il témoigne de l’impact symbolique de cette guerre sur une partie de l’opinion publique.
LE REGARD AFRICAIN ET LA QUESTION DES RESPONSABILITÉS
Donald Trump semble désormais chercher à tourner la page du dossier iranien. La guerre a coûté extrêmement cher. Les États-Unis ont consommé des stocks importants de missiles et de munitions sophistiquées. Le remplacement de ces stocks prendra du temps et mobilisera des ressources considérables.
Concernant Israël, la situation reste complexe. Ce pays dispose d’une armée technologiquement avancée, mais une guerre longue contre l’Iran soulève des défis logistiques majeurs, notamment en matière de ravitaillement aérien, de munitions et de soutien industriel. Domaines dans lesquels l’État hébreu ne peut pas aller sans les États-Unis. Ces derniers fatigués par la guerre ne souhaitent pour rien au monde récidiver dans cette erreur historique. Leur obsession consiste à sortir de ce bourbier
La guerre directe entre les États-Unis et l’Iran semble aujourd’hui toucher à sa fin, mais cela ne signifie pas nécessairement la fin des tensions régionales. Rien n’exclut un rebond futur impliquant Israël, le Liban ou d’autres acteurs régionaux. Avec l’iran en embuscade.
L’Afrique est parfaitement en droit de demander des explications à ceux qui ont pris la décision d’engager cette confrontation. Lorsqu’un conflit d’une telle ampleur produit des conséquences mondiales sur l’énergie, le commerce, les marchés et la stabilité internationale, il est légitime que les peuples du monde, y compris les peuples africains, demandent des comptes sur les objectifs poursuivis, les résultats obtenus et le coût réel de cette guerre.
Le regard africain mérite d’être entendu. Non pas parce qu’il serait supérieur aux autres, mais parce qu’il apporte une lecture souvent plus distante, moins passionnelle et davantage fondée sur les conséquences concrètes des événements.
CONCLUSION
L’Iran apparaît aujourd’hui comme le principal vainqueur de ce conflit. De nombreux stratèges politiques et militaires occidentaux reconnaissent cet état de fait. Ses lignes rouges essentielles n’ont pas été abandonnées, son régime demeure en place et il ressort du conflit sans avoir accepté les concessions majeures qui étaient initialement exigées de lui.
Les batailles diplomatiques ne sont pas terminées et les négociations futures détermineront une partie de l’équilibre régional. Cependant, le maintien du régime iranien, l’absence d’évolution sur la question des missiles balistiques, l’instauration d’un droit de péage sur le détroit d’Ormuz, la préservation des intérêts militaires nucléaires dessinent un tableau très éloigné des objectifs annoncés au début du conflit par les États-Unis et Israël
À ce stade, de nombreux observateurs africains estiment que cette séquence représente un revers important pour Washington et un succès politique significatif pour Téhéran.
À qui pourrait-on vendre l’idée que la réouverture du détroit d’Ormuz constitue une victoire américaine, alors qu’il n’avait jamais été fermé avant le conflit ? Il est absurde de présenter comme une victoire le simple retour à une situation qui existait déjà auparavant.
Le monde entier sait que l’Iran a gagné. Les opinions publiques des États unis et d’Israël ainsi que celles du reste du monde devraient tirer toutes les conséquences de cette réalité y compris au plan politique et électoral
Magaye GAYE
Économiste international

