Par HAROUNA NIANG, Économiste, ancien Ministre de l’Industrie, du Commerce et de la Promotion des Investissements du Mali
Le récent sommet « Africa Forward » organisé à Nairobi entre plusieurs dirigeants africains et européens confirme une réalité désormais évidente : l’Afrique est redevenue un enjeu stratégique majeur dans les équilibres économiques, énergétiques, démographiques et géopolitiques du monde.
Pendant longtemps, l’Afrique a été perçue comme un continent à assister. Aujourd’hui, elle est courtisée. Les grandes puissances se disputent son marché, ses ressources minières stratégiques, son potentiel agricole, sa jeunesse, ses terres rares, son soleil, son positionnement géographique et même son poids diplomatique futur dans les institutions internationales.
Cette évolution constitue une opportunité historique pour le continent. Mais elle comporte aussi un risque majeur : celui de voir l’Afrique redevenir un simple terrain de compétition entre puissances étrangères, sans véritable transformation structurelle de ses économies.
La question fondamentale n’est donc pas de savoir qui veut investir en Afrique. La vraie question est : dans quelles conditions l’Afrique veut-elle coopérer avec le reste du monde ?
L’Afrique ne peut plus se contenter des discours
Les discours sur le « partenariat gagnant-gagnant » se multiplient depuis des années. Pourtant, malgré les sommets, les promesses et les annonces financières, la structure économique du continent a peu changé.
L’Afrique continue d’exporter principalement des matières premières brutes et d’importer des produits manufacturés à forte valeur ajoutée.
Elle produit le cacao mais importe le chocolat.
Elle exporte le coton mais importe les tissus et les vêtements.
Elle exporte le lithium, le cobalt ou la bauxite mais importe les batteries, les composants électroniques et les produits industriels transformés.
Cette organisation de l’économie mondiale maintient une grande partie du continent dans une position de dépendance structurelle.
Selon la Banque mondiale, la part de l’Afrique dans le commerce mondial reste inférieure à 3 %, alors que le continent représente près de 19 % de la population mondiale. Dans le secteur manufacturier mondial, la contribution africaine demeure marginale.
Cette situation n’est pas une fatalité. Elle résulte de choix historiques, de rapports de force internationaux et parfois aussi d’erreurs internes de gouvernance, de planification et de négociation.
La souveraineté politique sans souveraineté économique reste fragile
De nombreux pays africains ont obtenu leur indépendance politique depuis plusieurs décennies. Mais la souveraineté économique demeure inachevée.
Un pays qui ne transforme pas ses ressources naturelles, qui dépend massivement des importations alimentaires, énergétiques ou industrielles, qui ne contrôle ni ses chaînes logistiques ni son financement du développement, reste vulnérable.
L’Afrique doit comprendre que la souveraineté moderne se joue désormais sur plusieurs terrains :
- la maîtrise de l’énergie ;
- la capacité industrielle ;
- la technologie ;
- les infrastructures ;
- le financement ;
- la formation des ressources humaines ;
- les chaînes de valeur ;
- la logistique ;
- et l’intelligence économique.
Dans ce nouveau contexte mondial marqué par les tensions géopolitiques, la fragmentation des chaînes d’approvisionnement et la compétition technologique, les pays africains doivent défendre leurs intérêts avec plus de stratégie et de cohérence.
L’Afrique doit négocier autrement
Le principal problème de nombreux accords économiques conclus avec l’Afrique réside dans le déséquilibre des capacités de négociation.
Très souvent, les partenaires étrangers arrivent avec :
- leurs banques ;
- leurs cabinets juridiques ;
- leurs experts techniques ;
- leurs mécanismes de garantie ;
- leurs assurances export ;
- leurs technologies ;
- et une stratégie nationale claire.
En face, plusieurs États africains négocient parfois dans l’urgence, avec des capacités techniques limitées et sans vision industrielle cohérente de long terme.
L’Afrique doit impérativement renforcer :
- ses capacités de négociation ;
- ses institutions de planification ;
- ses mécanismes de suivi-évaluation ;
- ses banques de développement ;
- ses fonds souverains ;
- et ses instruments de financement régional.
Les négociations isolées pays par pays doivent progressivement laisser place à des approches régionales plus fortes à travers l’Union africaine, la CEDEAO, l’AES ou la Zone de libre-échange continentale africaine.
Un marché africain fragmenté affaiblit l’Afrique. Un marché africain intégré renforce son pouvoir de négociation.
Les investissements étrangers doivent créer de la valeur en Afrique
L’Afrique n’a pas besoin d’un rejet idéologique des partenariats étrangers. Ce serait une erreur.
Le continent a besoin :
- d’investissements ;
- de technologies ;
- de capitaux ;
- de savoir-faire ;
- et d’intégration dans les chaînes de valeur mondiales.
Mais ces partenariats doivent désormais répondre à des exigences claires :
- transformation locale ;
- transfert de technologie ;
- contenu local ;
- sous-traitance africaine ;
- formation des jeunes ;
- participation des entreprises locales ;
- création d’emplois qualifiés ;
- fiscalité équilibrée ;
- et intégration industrielle.
Chaque projet minier, énergétique, agricole ou industriel devrait être évalué non seulement sur sa rentabilité financière immédiate, mais aussi sur :
- sa contribution à l’industrialisation ;
- son impact technologique ;
- sa capacité à créer des écosystèmes productifs ;
- et ses effets d’entraînement sur l’économie nationale.
Le cas du Mali et des pays de l’AES
Pour le Mali et les pays de l’AES, cette nouvelle période mondiale peut devenir une opportunité historique.
Nos pays disposent :
- d’or ;
- de lithium ;
- de coton ;
- de terres agricoles ;
- d’un immense potentiel solaire ;
- d’un important cheptel ;
- et surtout d’une jeunesse nombreuse.
Mais ces richesses ne produiront un développement durable que si elles sont transformées localement.
Le coton doit alimenter une industrie textile régionale.
Le lithium doit servir à construire une industrie de batteries.
L’énergie solaire doit soutenir l’industrialisation et les villages productifs.
L’agriculture doit être liée à la transformation agroalimentaire.
Les infrastructures doivent être pensées comme des leviers de souveraineté économique et non comme de simples équipements.
L’Afrique doit sortir progressivement du modèle économique basé essentiellement sur l’exportation de matières premières brutes.
L’Afrique doit devenir stratège
Le monde change rapidement. Les anciennes puissances cherchent à préserver leurs positions. Les nouvelles puissances cherchent à étendre leur influence. Toutes comprennent désormais l’importance stratégique de l’Afrique.
Mais l’avenir du continent dépendra moins des intentions des autres que de la capacité des Africains eux-mêmes à définir une vision cohérente, ambitieuse et pragmatique de leur développement.
L’Afrique ne doit plus seulement être courtisée.
Elle doit devenir stratège.
Et cette stratégie doit reposer sur une conviction simple :
Le développement durable de l’Afrique passera par la transformation locale de ses ressources, l’industrialisation, l’intégration régionale, la maîtrise de la technologie et la valorisation de son capital humain.
Bamako le 14 Mai 2026

