Financer l’industrialisation de l’UEMOA par l’épargne des Africains : pour un actionnariat populaire régional au service des filières stratégiques

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Comment mobiliser l’épargne régionale pour financer les filières stratégiques, accélérer l’industrialisation et renforcer l’intégration économique de l’UEMOA ?

Par Harouna Niang
Ancien Ministre de l’Industrie, du Commerce et de la Promotion des Investissements du Mali

L’initiative de l’Union Économique et Monétaire Ouest-Africaine (UEMOA) visant à élaborer un Livre blanc consacré aux filières stratégiques constitue une avancée majeure dans la réflexion sur la transformation économique de notre espace communautaire. En identifiant le riz, le coton-textile et les engrais comme filières prioritaires et en envisageant un important programme d’investissements sur la période 2026-2040, l’Union réaffirme sa volonté de faire de l’agriculture, de l’industrialisation et de l’intégration régionale les principaux moteurs d’une croissance durable et inclusive.

Cette tribune se veut une contribution constructive à cette initiative porteuse d’espoir. Elle vise à enrichir le débat en proposant quelques pistes complémentaires relatives au financement des investissements, à l’élargissement éventuel des filières prioritaires et au renforcement des facteurs de compétitivité indispensables à la réussite de cette ambitieuse vision régionale.

L’objectif n’est pas de remettre en cause les orientations retenues dans le Livre blanc, mais de contribuer à leur succès en explorant les possibilités offertes par la mobilisation de l’épargne régionale, les marchés financiers communautaires et l’actionnariat populaire comme instruments au service de l’industrialisation et de l’intégration économique de l’UEMOA.

L’une des principales questions soulevées par cette initiative concerne naturellement son financement. Les investissements envisagés sont considérables et nécessiteront la mobilisation de ressources à la hauteur des ambitions affichées. Jusqu’à présent, les programmes de développement ont généralement reposé sur les budgets publics, le financement bancaire et l’appui des partenaires techniques et financiers. Ces instruments demeurent importants, mais ils ne suffiront probablement pas à eux seuls à répondre aux besoins de transformation structurelle de nos économies.

Le véritable défi consiste désormais à mieux mobiliser les ressources déjà disponibles au sein de notre espace communautaire.

Contrairement à certaines perceptions, l’Afrique de l’Ouest dispose d’importantes capacités d’épargne. Les banques commerciales, les compagnies d’assurance, les institutions de prévoyance sociale, les caisses de retraite, les Caisses des Dépôts et Consignations (CDC), les entreprises, les ménages ainsi que la diaspora constituent des sources significatives de ressources financières. Toutefois, une partie de ces ressources, notamment dans le système bancaire, est principalement constituée de dépôts à court terme qui ne sont pas toujours adaptés au financement des investissements industriels de longue durée.

Cette situation contraste avec les besoins considérables de financement des infrastructures économiques et industrielles de la région. Pourtant, les actifs gérés par les compagnies d’assurance, les institutions de retraite, les CDC et les autres investisseurs institutionnels représentent plusieurs milliers de milliards de FCFA. À cela s’ajoutent les transferts annuels de la diaspora ouest-africaine qui se chiffrent en milliards de dollars. La mobilisation même partielle de ces ressources au profit des investissements productifs pourrait changer durablement l’échelle du financement du développement régional.

Cette réalité renforce justement l’intérêt de mobiliser davantage les marchés financiers, les investisseurs institutionnels, les CDC et les mécanismes d’actionnariat populaire afin de compléter efficacement le dispositif de financement du développement.

Dans ce contexte, la mobilisation de l’épargne régionale apparaît comme l’un des leviers les plus prometteurs pour soutenir durablement l’industrialisation de l’espace UEMOA.

La Bourse Régionale des Valeurs Mobilières (BRVM), l’une des réalisations les plus remarquables de l’intégration régionale, offre déjà un cadre institutionnel adapté à cette ambition. Son potentiel comme instrument de financement des chaînes de valeur régionales reste cependant largement sous-exploité.

Pourquoi ne pas envisager que les grands projets liés aux filières stratégiques soient structurés sous forme de sociétés anonymes ouvertes à l’épargne publique et introduites progressivement sur le marché financier régional ?

Une telle démarche permettrait aux citoyens, aux entreprises, aux investisseurs institutionnels et à la diaspora de participer directement au financement des infrastructures économiques régionales tout en bénéficiant des richesses créées par ces investissements.

L’intégration économique ne serait plus seulement portée par les États et les institutions communautaires. Elle deviendrait également une réalité concrète vécue par les populations elles-mêmes.

Dans cette perspective, la création d’un Fonds Régional d’Industrialisation et de Transformation pourrait constituer un instrument particulièrement pertinent. Ouvert aux États, aux CDC, aux compagnies d’assurance, aux caisses de retraite, aux banques de développement, aux investisseurs institutionnels, aux entreprises, aux particuliers et à la diaspora, ce fonds pourrait contribuer au financement des projets structurants liés aux filières prioritaires tout en renforçant l’ancrage régional des investissements.

Parmi les filières identifiées par le Livre blanc, le coton-textile occupe une place particulière. L’espace UEMOA compte plusieurs des principaux producteurs africains de coton, notamment le Mali, le Bénin et le Burkina Faso. Malgré cette position privilégiée, la majeure partie de la fibre produite continue d’être exportée avec une faible transformation locale. Le développement de filatures, d’unités de tissage, de teinture, de confection et de distribution à l’échelle régionale permettrait d’accroître considérablement la valeur ajoutée captée par les économies de l’Union tout en créant des centaines de milliers d’emplois industriels pour les jeunes et les femmes.

Le succès d’une telle stratégie pourrait favoriser l’émergence d’une véritable chaîne de valeur coton-textile-habillement intégrée à l’échelle régionale, allant de la production du coton jusqu’aux produits finis destinés aux marchés africains et internationaux.

La réflexion pourrait également être élargie à certaines filières présentant un fort potentiel économique et social pour l’espace communautaire. À cet égard, la filière élevage, lait et viande rouge mérite une attention particulière.

L’élevage constitue l’un des principaux piliers de l’économie de plusieurs pays de l’Union, notamment dans la zone sahélienne. Il contribue fortement aux revenus des ménages ruraux, à la sécurité alimentaire et aux échanges commerciaux régionaux. Pourtant, son potentiel de transformation industrielle demeure largement sous-exploité. L’intégration de cette filière dans les priorités régionales pourrait favoriser le développement de centres de collecte de lait, d’unités de transformation, d’abattoirs modernes, de chaînes du froid et d’industries d’aliments pour bétail, créant ainsi de nouvelles opportunités d’emplois et de valeur ajoutée.

Au-delà des filières elles-mêmes, l’expérience internationale montre que la compétitivité repose également sur un ensemble de facteurs structurants. Les investissements dans les filières stratégiques gagneraient donc à être accompagnés d’efforts soutenus dans les domaines de l’énergie, de la logistique, du financement, de la recherche, de l’innovation et de la formation professionnelle.

Une industrie textile performante nécessite une énergie fiable et compétitive. Une rizerie moderne exige des infrastructures de transport et de stockage adaptées. Une industrie laitière a besoin d’une chaîne du froid efficace. Les gains de productivité agricole reposent sur la recherche, les innovations technologiques et la formation des ressources humaines. Autrement dit, les filières ne peuvent pleinement prospérer sans un environnement favorable à leur compétitivité.

Les Caisses des Dépôts et Consignations peuvent jouer un rôle particulièrement stratégique dans ce dispositif. En raison de la nature de leurs ressources et de leur mission d’intérêt général, elles sont particulièrement bien placées pour accompagner le financement des infrastructures économiques, des projets industriels structurants et des fonds d’investissement dédiés aux filières prioritaires. Leur implication contribuerait à renforcer la stabilité et la crédibilité du dispositif de financement à long terme.

L’une des innovations les plus prometteuses pourrait résider dans la promotion d’un véritable actionnariat populaire régional. Les citoyens de l’espace UEMOA pourraient ainsi devenir copropriétaires des infrastructures industrielles, agricoles et logistiques qui contribueront à façonner l’économie de demain.

Une telle approche permettrait non seulement de mobiliser davantage de ressources financières, mais également de renforcer l’appropriation populaire du processus d’intégration économique régionale.

À titre indicatif, l’UEMOA pourrait se fixer comme objectif de mobiliser à travers l’épargne régionale, les marchés financiers, les obligations régionales et les mécanismes d’actionnariat populaire une part significative des ressources nécessaires au financement des investissements prévus dans le Livre blanc. Une telle orientation contribuerait à renforcer la capacité de financement interne de l’Union tout en favorisant une plus grande participation des citoyens au développement économique régional.

Au-delà des orientations stratégiques proposées dans le Livre blanc, l’UEMOA pourrait utilement engager une réflexion sur les mécanismes permettant de mobiliser davantage l’épargne régionale au service de l’investissement productif. Dans cette perspective, plusieurs initiatives mériteraient d’être examinées : la création d’un groupe de travail associant la Commission de l’UEMOA, la BCEAO, la BOAD, la BRVM, les CDC nationales et les acteurs du secteur privé ; la mise en place d’un Fonds Régional d’Industrialisation et de Transformation ; la création d’un compartiment dédié aux filières stratégiques au sein de la BRVM ; le lancement de programmes pilotes d’actionnariat populaire régional ; ainsi que l’organisation périodique d’un Forum Régional des Investisseurs consacré aux chaînes de valeur prioritaires.

L’Afrique de l’Ouest ne manque ni d’épargne, ni de projets, ni de talents. Elle dispose également d’institutions financières régionales solides et d’un marché financier intégré. Le véritable défi consiste désormais à créer les passerelles entre cette épargne et les investissements productifs dont nos économies ont besoin.

Le succès du Livre blanc de l’UEMOA pourrait ainsi marquer le début d’une nouvelle étape de l’intégration économique régionale : une intégration fondée non seulement sur les politiques publiques, mais également sur la participation active des citoyens, des entreprises, des investisseurs institutionnels et de la diaspora à la construction d’une prospérité partagée.

L’avenir de nos filières stratégiques dépendra de notre capacité à faire des Africains non seulement les bénéficiaires, mais aussi les investisseurs, les actionnaires et les copropriétaires du développement économique de l’Afrique de l’Ouest. Le Livre blanc de l’UEMOA nous offre aujourd’hui une occasion unique d’associer plus étroitement l’épargne, l’investissement, l’industrialisation et l’intégration régionale au service d’une prospérité durable et partagée.

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Croissance Afrique (sarl) est un Média multi-support qui propose plusieurs rubriques axées sur l’actualité économique du continent. Le magazine est un journal (en ligne dont un mensuel disponible dans les kiosques à journaux) qui traite spécialement les informations financières dédiées à l’Afrique. Il est également le premier média malien spécialisé dans la production d’Informations Économiques, financières, Stratégiques, et orienté vers le reste du monde. Le Magazine a été fondé en Novembre 2017 à Bamako.

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