(CROISSANCE AFRIQUE)-En visite de solidarité au Mali, le président sénégalais et nouveau président en exercice de la CEDEAO n’a pas évoqué un retour de Bamako dans l’organisation. Il a en revanche relancé la coopération au sein de l’UEMOA et de l’OMVS. La preuve que l’intégration régionale ouest-africaine ne se joue jamais tout entière sur le seul terrain politique.
Il y a une phrase que l’on n’a pas entendue à Bamako, et c’est peut-être elle qui compte le plus. Lors de sa visite de travail et de solidarité au Mali, Bassirou Diomaye Faye n’a, à aucun moment, évoqué un retour du Mali au sein de la CEDEAO. Cette organisation dont il est pourtant, depuis le 19 juillet, le président en exercice. Ce silence n’est pas un oubli. Il est la clé de lecture de toute cette visite, la seconde du président sénégalais à Bamako depuis son élection, et la première depuis qu’il préside l’organisation ouest-africaine que le Mali a quittée en janvier 2025.
Une diplomatie de la solidarité plutôt que de la médiation
Le choix des mots, dans le communiqué conjoint publié à l’issue des échanges, est à cet égard révélateur. Il n’est question ni de médiation, ni de réintégration, mais de « visite de travail et de solidarité ». Une terminologie soigneusement calibrée pour ne pas rouvrir, à Bamako, le débat sur le statut du Mali vis-à-vis de la CEDEAO. Diomaye Faye a lui-même pris soin de cadrer son déplacement comme un geste de fraternité envers le peuple malien, présentant ses condoléances après les récentes attaques terroristes et rendant hommage aux « sacrifices consentis » par le pays pour préserver sa sécurité. Une rhétorique de solidarité bilatérale, non de tutelle régionale.
Ce choix rhétorique confirme une intuition déjà esquissée après sa désignation à la présidence de la CEDEAO. Plutôt que d’user de sa nouvelle fonction pour exiger un retour du Mali dans le giron de l’organisation, le président sénégalais a avoir opté pour une stratégie de coopération fonctionnelle, construite en dehors du cadre institutionnel contesté. Une manière, sans doute, de préserver ce qui peut encore l’être, plutôt que d’insister sur ce qui ne le sera plus.
L’autre visage de l’intégration régionale
Car c’est là que cette visite prend tout son sens analytique. Les deux chefs d’État n’ont pas seulement évoqué la sécurité. Ils ont convenu de la tenue prochaine d’un sommet consacré au renforcement de la coopération monétaire et économique, ainsi qu’à la gestion concertée des ressources hydrauliques, dans le cadre de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) et de l’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal (OMVS). Ce détail, presque technique, dit une chose essentielle que l’actualité sécuritaire tend à faire oublier. Le Mali n’a jamais quitté l’UEMOA, ni la zone franc CFA. Sa rupture avec la CEDEAO, organisation politique et sécuritaire, n’a jamais entraîné de rupture avec l’union monétaire qui régit sa devise, ses échanges commerciaux et une bonne partie de son architecture financière.
Cette dissociation entre l’appartenance politique et l’appartenance monétaire n’est pas un détail technocratique. Elle est la preuve la plus concrète que l’intégration régionale ouest-africaine ne fonctionne pas comme un bloc monolithique où l’on entre ou dont on sort intégralement, mais comme un empilement de cercles concentriques, aux logiques et aux calendriers propres. On peut claquer la porte de la CEDEAO tout en poursuivant ses échanges au sein de l’UEMOA ; on peut rompre avec un cadre sécuritaire tout en négociant, dans le même temps, la gestion partagée d’un fleuve transfrontalier.
Un test pour la présidence Faye
Reste à savoir ce que le président sénégalais compte réellement faire de cette double casquette. D’une part, il est le chef d’État bilatéral. D’autre part, il est le président en exercice d’une organisation régionale. La réussite de sa présidence de la CEDEAO se mesurera sans doute moins à sa capacité à convaincre le Mali de revenir dans l’organisation, qu’à sa capacité à construire. Comme cette visite en témoigne, il est plutôt dans une dynamique de maintien des architectures de coopération alternatives où l’UEMOA, l’OMVS et d’autres cadres fonctionnels prennent le relais d’une CEDEAO politique aujourd’hui privée d’une partie de sa légitimité sahélienne. C’est un pari plus modeste que la réconciliation spectaculaire qu’annoncent parfois les commentateurs pressés. Mais sans doute plus réaliste, et plus fidèle à ce que cette visite donne concrètement à voir.

