Ou comment transformer la rentrée scolaire en acte fondateur d’une industrialisation africaine
Une gourde. Un objet en plastique acheté 2 000 FCFA par un élève sénégalais. Inutilisable après quelques jours. Anecdotique ? Non. Ce petit objet cassé est le symbole parfait d’un système qui brise à la fois le portefeuille des familles et l’avenir industriel de l’Afrique.
Car derrière cette gourde se cache une réalité que nos États refusent de regarder en face depuis des décennies : deux millions d’élèves, une gourde chacun — c’est quatre milliards de francs CFA qui quittent immédiatement le pays. Ajoutez les cahiers, les sacs, les stylos, les manuels — presque tout vient d’ailleurs, alors que tout pourrait être fabriqué ici. Ce n’est pas un dysfonctionnement marginal. C’est une économie extractive organisée autour de l’école, héritée des indépendances et jamais remise en cause.
UNE ÉCOLE QUI APPREND LA DÉPENDANCE
Dans les établissements scolaires africains, publics comme privés, un élève de CP se voit réclamer dix manuels pour 35 000 FCFA — tous du même éditeur, dont plusieurs ne seront jamais ouverts dans l’année. Un sac se déchire avant la fin du trimestre. Des stylos s’assèchent en une semaine. Et quand certains enseignants imposent en plus l’achat de leurs propres fascicules ou organisent des cours particuliers payants, l’école achève de se transformer en marché parallèle.
Mais le scandale dépasse les familles. Il touche l’âme même de l’éducation. Tant qu’un élève africain apprend dans un manuel venu d’Europe, écrit sur un cahier fabriqué en Asie, avec un stylo produit ailleurs, il reçoit chaque jour un enseignement invisible et dévastateur : celui que son propre pays est incapable de produire. L’école devient alors le premier lieu d’apprentissage de la résignation.
UNE HÉMORRAGIE ÉCONOMIQUE QUI DURE DEPUIS LES INDÉPENDANCES
Cette réalité n’est pas une fatalité. C’est un héritage — celui d’une absence de choix politique qui se transmet de gouvernement en gouvernement depuis les années soixante. Les matières premières existent sur notre sol. La main-d’œuvre est disponible. La demande est massive et prévisible. Ce qui a toujours fait défaut, c’est la volonté collective de transformer cette saignée annuelle en opportunité industrielle.
Pendant soixante ans, les programmes ont évolué, les éditeurs ont changé de noms, les listes de fournitures se sont allongées — mais les usines sont restées à l’étranger. Des intermédiaires sans aucune valeur productive ont obtenu génération après génération des marchés publics massifs, achètent à bas coût à l’extérieur, revendent au prix fort et imposent leurs listes aux écoles. Les parents paient sans recours. Ce mécanisme n’est pas né hier. Il a été toléré, entretenu, parfois organisé par des décennies de politique éducative défaillante.
TROIS RUPTURES POUR UNE DOCTRINE DE SOUVERAINETÉ
Il ne faut pas des milliards pour briser ce cycle. Il faut de la volonté et trois ruptures claires.
PREMIÈRE RUPTURE : BRISER LES MONOPOLES ET RENDRE L’ÉCOLE À L’ÉTAT
Les rentes des intermédiaires doivent être cassées sans délai. L’État doit traiter directement avec les producteurs locaux, plafonner les frais d’inscription dans le public comme dans le privé, interdire aux enseignants la vente de leurs propres fascicules, et devenir propriétaire d’un manuel unique par matière et par niveau — conçu par des équipes nationales, librement reproductible en version papier ou numérique. Soixante ans de changements de programmes sans valeur ajoutée réelle ont assez duré. Il est temps que l’État reprenne la main sur le contenu pédagogique de ses propres enfants.
DEUXIÈME RUPTURE : LE PROTECTIONNISME ÉDUCATIF COMME ACTE DE SURVIE
Il faut oser dire ce mot sans complexe. Le protectionnisme n’est pas ici une fermeture — c’est un acte de survie civilisationnelle. Décréter que les cahiers, gourdes et fournitures de base disponibles localement ne peuvent plus être acheminés de l’extérieur. Réserver les marchés publics aux producteurs nationaux et garantir des commandes prévisibles qui rendent l’investissement industriel viable. Si on ne protège pas ce marché, on interdit de fait l’émergence d’une industrie et d’une pensée nationales.
TROISIÈME RUPTURE : INDUSTRIALISER À L’ÉCHELLE RÉGIONALE
Aucun pays africain n’a seul la taille critique pour couvrir toute la chaîne des fournitures scolaires. Mais deux ou trois pays ensemble le peuvent. Le Sénégal, le Mali et la Guinée réunis représentent plusieurs millions d’élèves — un marché suffisant pour rentabiliser une usine de papier, une unité de transformation plastique, une imprimerie nationale. Appelons cela ce que c’est : l’Airbus de la fourniture scolaire africaine. L’intégration régionale ne doit plus se limiter aux banques et aux douanes. Elle doit descendre jusqu’aux cahiers de nos enfants.
L’ACTE DE NAISSANCE D’UNE DOCTRINE
Derrière la gourde cassée et la liste pléthorique de manuels se cache la question fondamentale de notre époque :
Une Afrique qui ne peut même pas produire les outils scolaires de ses propres enfants peut-elle réellement parler de souveraineté ?
Réformer l’école, ce n’est pas seulement changer les programmes. C’est rompre avec soixante ans d’un modèle économique qui appauvrit les ménages et enrichit les intermédiaires étrangers. C’est décider qu’elle n’est plus un espace de dépendance organisée, mais un moteur industriel, un levier d’intégration régionale, un acte fondateur. En produisant nos propres fournitures, les emplois se créent, le pouvoir d’achat des familles se protège — et nos enfants apprennent quelque chose qu’aucun cahier venu d’ailleurs ne pourra jamais leur enseigner : la fierté et la dignité de ce qui est fait chez nous.
Cette rupture n’attend pas un homme providentiel. Elle attend une décision politique collective, courageuse et assumée.
Magaye Gaye, Économiste international

