(CROISSANCE AFRIQUE)-Sur le marché financier de l’Union monétaire Ouest Africaine (UMOA), la Banque Centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) a publié des données officielles révélant que les réserves excédentaires ont atteint un impressionnant montant de 4 507,7 milliards FCFA, une augmentation significative par rapport aux 2 763 milliards FCFA enregistrés durant la période précédente.
Cette accumulation de liquidités ne doit pas être perçue comme un simple phénomène ponctuel, mais plutôt comme un élément d’une dynamique plus large, qui a été observée depuis la fin des tensions de liquidité qui ont marqué les années 2023 et 2024. En effet, cette tendance à la hausse des réserves excédentaires témoigne d’une confiance croissante dans le système financier régional, tout en soulignant les défis persistants auxquels sont confrontées les banques de l’Union.
Alors que la BCEAO s’engage dans un assouplissement progressif de sa politique monétaire dans le but de stimuler l’activité économique, les banques de l’Union continuent d’accumuler des réserves qui dépassent largement les exigences réglementaires établies. Cette stratégie prudente, bien que nécessaire pour assurer la stabilité financière, a pour effet de limiter la transmission des baisses de taux d’intérêt vers le financement des entreprises et des ménages. En conséquence, les entreprises peinent à accéder à des crédits à des conditions favorables, ce qui pourrait freiner leur développement et leur capacité d’investissement. Parallèlement, cette situation renforce l’attrait des titres publics, qui deviennent des instruments privilégiés pour les banques cherchant à optimiser leur gestion de liquidités tout en garantissant un rendement stable.
Dans ce contexte, la liquidité ne manque pas dans le système bancaire de l’Union, mais elle est plutôt concentrée dans des réserves excédentaires, ce qui soulève des questions sur l’efficacité de la politique monétaire actuelle et sur les mécanismes qui pourraient être mis en place pour encourager une meilleure circulation des fonds vers les secteurs productifs. Les acteurs économiques, tant publics que privés, doivent donc naviguer dans ce paysage complexe, où la gestion des liquidités et l’accès au crédit sont au cœur des préoccupations, tout en restant attentifs aux évolutions des politiques monétaires et aux signaux du marché.
Selon le directeur de la Politique monétaire et des Relations internationales, Joseph Saturnin Sagnon, « ces réserves supplémentaires, bien qu’elles soient stratégiquement importantes, ne donnent lieu à aucune rémunération. En effet, selon les explications détaillées fournies par les banques à l’Institut d’émission, ces ressources sont soigneusement conservées comme un matelas de sécurité, destiné à faire face à d’éventuels retraits importants de leurs principaux déposants, qui incluent non seulement les États, mais aussi les grandes entreprises et diverses institutions financières ».
Par ailleurs, ce choix, bien qu’il soit prudent, représente pourtant un coût d’opportunité significatif. En immobilisant ces fonds, les banques renoncent au rendement potentiel que pourrait offrir le marché interbancaire, dont le taux moyen s’établissait à 4,52 % au premier trimestre 2026, un chiffre qui souligne l’attractivité de ce marché pour les investisseurs. Cette préférence marquée pour la liquidité peut également être interprétée comme une confiance limitée dans la profondeur et la robustesse du marché interbancaire, dont les volumes hebdomadaires ont connu une baisse notable, passant de 954,4 milliards FCFA à 825 milliards FCFA. Cette situation soulève des questions sur la stabilité du système financier et sur les choix stratégiques des banques face à un environnement économique en constante évolution.
Cette situation réduit l’impact des mesures prises par la BCEAO pour soutenir le financement de l’économie. Le 16 mars 2026, la Banque centrale a abaissé son taux minimum de soumission de 25 points de base, à 3,00 %. Cette décision s’est rapidement reflétée sur les conditions de refinancement des banques et sur les taux pratiqués sur le marché interbancaire. En revanche, les taux appliqués aux clients ont très peu évolué. Le taux débiteur moyen est passé de 6,73 % à 6,72 %, soit une baisse d’à peine un point de base. Dans le même temps, le rythme de progression des crédits accordés au secteur privé a ralenti. Les créances sur l’économie progressent de 4,4 % en rythme annuel, contre 5,6 % quelques mois auparavant.
Pour rappel, les données présentées par la BCEAO montrent également que les banques privilégient une autre utilisation de leurs ressources. Le portefeuille de titres publics détenus par les établissements bancaires augmente de 11 % sur un an, alors que les crédits au secteur privé progressent de 6 %. Une orientation qui traduit un arbitrage favorable aux actifs considérés comme moins risqués et plus facilement mobilisables, dans un contexte où les besoins de financement des États demeurent importants. Aussi, l’évolution observée met en évidence que les ressources financières sont abondantes, mais leur circulation vers l’économie productive reste plus limitée que ne le souhaiterait la Banque centrale.
Notons que la prudence adoptée par les établissements de crédit répond à des préoccupations légitimes de gestion des risques et de liquidité. Toutefois, elle réduit la vitesse de transmission des décisions de politique monétaire et atténue les effets attendus de la baisse des taux directeurs sur le financement des entreprises et des ménages. À moyen terme, le développement du marché interbancaire, le renforcement de la confiance entre établissements et l’amélioration des mécanismes de gestion de la liquidité pourraient contribuer à une allocation plus dynamique des ressources financières au sein de l’Union.
Mariam KONE

