Par Harouna Niang
Économiste – Ancien Ministre de l’Industrie et du Commerce
La question industrielle revient aujourd’hui au cœur des débats économiques mondiaux. La montée en puissance de la Chine, devenue en quelques décennies la première puissance manufacturière mondiale, et la réaction stratégique de l’Europe face à sa dépendance dans des secteurs clés (batteries, technologies vertes, équipements industriels) montrent que l’industrie demeure un pilier fondamental de la souveraineté économique.
Cette évolution mérite une attention particulière de la part des pays africains, et du Mali en particulier.
Le retour assumé de la politique industrielle
Pendant longtemps, l’orthodoxie économique dominante privilégiait la libéralisation des marchés, la privatisation des entreprises publiques et le retrait de l’État producteur. Ces orientations, largement diffusées dans le cadre des programmes d’ajustement structurel des années 1980 et 1990, ont profondément marqué les économies africaines.
Ces réformes ont permis, dans plusieurs cas, d’assainir les finances publiques et de stabiliser les cadres macroéconomiques. Toutefois, leur impact sur la transformation structurelle et l’industrialisation reste limité.
Aujourd’hui, face à la concurrence chinoise, l’Union européenne adopte des instruments de politique industrielle assumés : subventions ciblées, soutien aux filières stratégiques, politiques d’achats publics orientées, sécurisation des chaînes d’approvisionnement. Autrement dit, même les économies les plus libérales reconnaissent que le marché seul ne garantit pas la préservation d’une base productive nationale.
L’expérience chinoise : ouverture graduelle et État stratège
La trajectoire chinoise offre un enseignement majeur. La Chine n’a pas rejeté l’économie de marché, mais elle l’a organisée. Elle a protégé ses industries naissantes, exigé des transferts de technologies, mobilisé le crédit public vers des secteurs prioritaires et séquencé l’ouverture commerciale.
Cette approche pragmatique a permis une montée en gamme progressive de son appareil productif. L’État y joue un rôle de coordination stratégique, sans pour autant étouffer l’initiative privée.
L’Afrique face au défi de la désindustrialisation
Dans de nombreux pays africains, la part de l’industrie manufacturière dans le PIB demeure faible. Les exportations restent dominées par des produits primaires, tandis que les importations de biens manufacturés occupent une place prépondérante dans la consommation intérieure.
Cette configuration crée :
• une vulnérabilité aux chocs extérieurs ;
• un déficit structurel de la balance commerciale ;
• une capacité limitée de création d’emplois industriels ;
• une dépendance technologique persistante.
Ce phénomène est parfois qualifié de « désindustrialisation précoce », c’est-à-dire une contraction relative du secteur manufacturier à des niveaux de revenu encore faibles.
Le cas du Mali : un impératif stratégique
Le Mali illustre ces enjeux. Nos exportations reposent principalement sur l’or et le coton. La transformation locale reste insuffisante. Nos entreprises industrielles font face à des contraintes bien identifiées :
• un coût et une disponibilité de l’énergie encore problématiques ;
• un accès limité au financement de long terme ;
• un tissu de sous-traitance et d’écosystèmes industriels encore fragile.
Par ailleurs, les politiques d’emploi des jeunes, notamment à travers l’APEJ, gagneraient à être davantage arrimées à des filières industrielles prioritaires : agro-industrie, textile-habillement, matériaux de construction, équipements liés aux énergies renouvelables.
La cohérence entre formation, production et emploi constitue un levier essentiel pour renforcer la base productive nationale.
Vers un nouveau consensus africain
L’enjeu pour l’Afrique n’est pas de rejeter les mécanismes de marché. Il est de reconnaître que la transformation structurelle exige un État stratège capable :
• de protéger temporairement des filières industrielles naissantes ;
• de mobiliser des financements productifs adaptés ;
• d’assurer une énergie compétitive ;
• d’exploiter pleinement l’espace économique de la ZLECAf pour créer des chaînes de valeur régionales.
La mondialisation n’est pas un espace neutre. Les grandes puissances organisent activement leur compétitivité industrielle. L’Afrique ne peut rester en marge de cette dynamique.
Une question de souveraineté productive
La souveraineté économique ne se décrète pas. Elle se construit par la capacité à produire, transformer et innover. Elle repose sur l’apprentissage industriel, la montée en compétences et la structuration de filières compétitives.
Les évolutions récentes en Europe montrent que la politique industrielle n’est ni archaïque ni idéologique : elle est stratégique.
Pour le Mali et pour l’Afrique, le moment est venu d’assumer pleinement ce débat et de bâtir un consensus pragmatique, adapté à nos réalités, fondé sur la production locale, la compétitivité et l’intérêt national.

