(CROISSANCE AFRIQUE)- Le Mali vient d’enregistrer un excédent commercial significatif de 418,9 milliards de FCFA, avec un taux de couverture des importations de 148,3 % au quatrième trimestre 2025 .
À première vue, ces résultats témoignent d’une amélioration appréciable de la situation macroéconomique. Mais à y regarder de plus près, cette performance soulève une question fondamentale : sommes-nous réellement en train de construire une économie solide, ou simplement de bénéficier d’une conjoncture favorable ?
Car derrière cet excédent se cache une réalité structurelle préoccupante : 91 % des exportations reposent sur l’or. Autrement dit, la performance commerciale du Mali dépend quasi exclusivement d’une seule ressource brute, dont les prix sont fixés à l’extérieur et dont la transformation locale reste marginale.
Le piège classique des économies extractives
Cette situation n’est pas propre au Mali. Elle caractérise de nombreuses économies africaines, riches en ressources naturelles mais pauvres en transformation locale.
À titre de comparaison :
• Le Botswana, longtemps dépendant du diamant, a engagé dès les années 2000 une stratégie de transformation locale (tri, taille, commercialisation), captant ainsi une part plus importante de la valeur ajoutée.
• Le Ghana a progressivement augmenté la part de cacao transformé localement, avec un objectif de 50 % de transformation domestique, contre moins de 20 % dans les années 1990.
• L’Indonesia a interdit l’exportation de minerai brut de nickel en 2014, imposant une transformation locale qui a permis d’attirer des milliards de dollars d’investissements industriels.
Ces exemples démontrent une chose essentielle :
les pays qui réussissent sont ceux qui transforment leurs ressources, et non ceux qui se contentent de les exporter.
Le paradoxe malien : excédent commercial mais dépendance structurelle
Le Mali illustre aujourd’hui un paradoxe économique bien connu :
• excédent commercial sur les biens
• mais déficit structurel des services
Ce déficit est alimenté par :
• le transport maritime (assuré à 100 % par des opérateurs étrangers)
• les assurances
• les services financiers
Ainsi, malgré l’excédent commercial, une part importante des devises générées repart à l’extérieur.
Ce déséquilibre limite l’impact réel de l’excédent sur le développement national.
Une liquidité bancaire sans transformation productive
Autre enseignement : le système bancaire malien est liquide, mais le financement du secteur privé reste insuffisant.
Ce phénomène, largement documenté en Afrique, s’explique par :
• le manque d’entreprises structurées
• l’insuffisance d’états financiers fiables
• l’absence de mécanismes de garantie efficaces
À titre comparatif :
• La South Korea a mis en place dès les années 1960 des banques de développement orientées vers l’industrie.
• La China a structuré un système financier aligné sur ses priorités industrielles, permettant un financement massif de la production.
Le Mali doit s’inspirer de ces modèles pour orienter sa liquidité vers l’investissement productif.
Changer de paradigme : partir du village pour transformer l’économie
Au-delà des réformes macroéconomiques, il est urgent de repenser le modèle de développement.
De la période coloniale à nos jours, le niveau villageois, où vit encore 60 à 70 % de la population, est resté marginalisé dans les politiques publiques.
Or, c’est là que se joue l’avenir économique du pays.
Transformer l’excédent en levier de souveraineté économique
L’excédent commercial actuel doit être utilisé comme un point d’appui stratégique, et non comme une fin en soi.
Trois priorités s’imposent :
1. Transformer localement les ressources
(or, coton, produits agricoles)
2. Financer l’économie productive
(PME, coopératives, industrie)
3. Rééquilibrer la structure économique
(réduction du déficit des services, développement logistique)
Conclusion : de la rente à la résilience
L’excédent commercial du Mali est une opportunité. Mais il peut aussi devenir un piège s’il nourrit une illusion de performance.
Le véritable défi n’est pas d’exporter plus, mais de produire mieux.
Autrement dit :
- passer d’une économie de rente à une économie de production,
- d’une croissance extravertie à un développement endogène,
- et d’un modèle centré sur les ressources à un modèle centré sur les territoires, notamment les villages.
H. Niang
Économiste

